Nicolas de Staël et Betty’s Family : deux créations à découvrir
© Pascal Gely
Au Lucernaire et au Théâtre La Bruyère se jouent deux belles créations, aussi différentes par leur sujet que par leur forme. Bruno Abraham-Kremer, entouré deux deux musiciens, retrace à travers ses lettres la destinée fulgurante du peintre Nicolas de Staël, tandis qu’Isabelle Rougerie dessine avec Betty’s Family la peinture cocasse et juste d’une fratrie qui se déchire dans un mensonge collectif. Vibrations vitales, tragiques ou comiques, au choix !
Nicolas de Staël, la fureur de peindre
C’est un spectacle unique pour un artiste unique. Nicolas de Staël (1914-1955) est un météorite qui a traversé le XXe siècle avec une indépendance et une liberté souveraines, en refusant à chaque instant l’identification à un mouvement artistique qu’il jugeait réducteur. Russe blanc né à Saint-Petersbourg, il fuit son pays avec ses parents qu’il perdra, pour se retrouver à Bruxelles, puis à Paris et dans le Sud de la France, où la rencontre avec Fernand Léger, Georges Braque, Sonia Delaunay, puis le poète René Char -avec lequel il entreprendra une longue correspondance- sera déterminante. Bruno Abraham-Kremer, acteur, et Corinne Juresco, metteur en scène, ont sélectionné pour la scène quelques unes des lettres les plus puissantes, les plus émouvantes, de sa correspondance. Noircies d’un style épuré et saillant, d’une langue brute et claire, élégante et précise, ces lettres se font l’écho d’une vie éprouvée par les privations et le manque d’argent, par la mort des siens, mais aussi par le refus des compromissions, l’importance vitale de l’amitié et de l’amour. Après la guerre, elles témoignent aussi d’une belle envolée des ventes grâce à un galerie next-yorkais qui fait du peintre un artiste à la mode. Les couleurs vives, la matière brute jetée sur ces toiles sans fioriture, comme écorchée par le sentiment, que l’on distingue sur les toiles projetées, sont comme un écho aux lettres dites. À la contrebasse, Hubertus Biermann strie l’espace, Jean-Baptiste Favory au clavier électro-accoustique sculpte le son, et Bruno Abraham-Kremer se fait le messager ailé de la parole d’un artiste traversé par le désir fulgurant de créer, coûte à y perdre la vie. Un moment de grâce.
Betty’s Family

© Lot
Clarisse et Lisa sont deux sœurs que tout oppose. La première est autoritaire, généreuse, hyper-organisée, adepte orthodoxe au végan et au bio, et régente son monde à la manière d’un ouragan de mots et de principes professés dans un tourbillon d’énergie. Elle s’affaire comme une abeille pour mettre en ordre l’appartement de sa soeur Lisa, dans la perspective d’un dîner entre amis. La petite soeur quadragénaire qui vit en célibataire baba cool, avec ses amours abîmées et ses jobs incertains, ses blessures narcissiques et ses problèmes financiers, accepte d’organiser le repas durant lequel elle doit présenter sa nouvelle conquête à sa soeur, avec l’appui de leur ami présentateur de télévision, narcissique et hyper-actif, et du mari de Clarisse qui rentre d’une tournée commerciale passablement gai : il est négociant en vins ! Isabelle Rougerie, qui joue Lisa, et Fabrice Blind ont composé une truculente comédie, nourrie de tous nos travers sociétaux, narcissisme, rivalité, égocentrisme, hypocrisie, compétition, pour enchaîner des dialogues aux petits oignons qui nous font balancer entre le rire et l’émotion vraie, le burlesque et la gravité. Véronique Genest compose une maîtresse femme qui donne le tournis, Stéphane Bierry, qui assure la mise en scène, campe un présentateur télé insupportable de vanité, plus vrai que nature, et Patrick Zard’ joue avec une folie assumée l’inconscience d’un mâle dont la double vie est connue de tous. On s’amuse beaucoup, avec des thèmes qui font grincer le coeur. Une comédie épatante.
Hélène Kuttner
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