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Nos émotions, un pays de “Cocagne”

Thomas Hahn 12 février 2019
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"Cocagne" d'Emmanuelle Vo-Dinh © Antoine Poupel

À Chaillot, la chorégraphe Emmanuelle Vo-Dinh, directrice du Centre Chorégraphique National de Normandie, passe au crible nos envies de pleurer, de rire, de hurler et tout ce qui s’ensuit. Cocagne : un ballet des vanités qui se donne face public, tel un miroir (à peine) déformant.

Cocagne est une pièce sans fard qui met en scène la vanité de l’homme contemporain, l’exclusion, la violence verbale, les flux urbains, l’insouciance et la volupté, la quête de sens et la désincarnation. Au départ, les danseurs se tiennent debout, face aux spectateurs, pour atteindre un état de vulnérabilité absolue.

Et soudainement, ils s’esclaffent sans crier gare, comme si on appuyait sur un bouton. Ces rires, ces poses, ces pleurs peuvent ensuite s’éteindre tout aussi subitement, comme la flamme d’un briquet. C’est en effet la chorégraphe qui envoie des top depuis la régie, pour surprendre les interprètes dans leur fragilité.

L’émotion, comme en compétition

C’est par un escalier que les 9 énergumènes arrivent face au public. Ils montent discrètement, pour descendre en grande pompe, encore et encore. Aussi arrivent-ils sur le plateau, comme pour un casting. Chaque tableau met en scène un autre état émotionnel et une attitude qui lui est associée, comme le rire, le désir, les pleurs ou la fureur, l’agressivité, le mépris, la vanité, la sollicitation ou l’obsession.

On s’aligne, on s’allonge, on se défie comme pour se disputer le rôle principal au grand cinéma des relations humaines. Ensemble, ils font une fresque murale vivante, non sans tirer profit de la profondeur du plateau. Face public, le groupe se met en scène pour se mettre en perspective et en valeur. On fait face à l’autre, au groupe ou à une foule imaginaire, sachant prendre du recul pour mieux repartir à l’assaut de leurs propres émotions.

Cocagne d’Emmanuelle Vo-Dinh © Laurent Philippe

Le vrai du faux, et inversement

Dans ces émotions et ces attitudes qui sont les nôtres et qui appartiennent à notre quotidien le plus banal et le plus dramatique, tout est vrai, et tout est faux. Dès qu’elle s’arrime à une attitude, l’émotion n’a plus rien d’innocent. Elle devient, au contraire, un moyen pour atteindre un but. Dans l’art du mime et de l’acteur, l’émotion fait partie des disciplines à maîtriser sur scène. Peu importe si cette scène est un plateau de théâtre, une salle de meeting politique, une arène sportive, la rue, un studio photo ou l’intimité d’un chez-soi. Dans Cocagne, elle se révèle clairement être un artefact.

Cocagne d’Emmanuelle Vo-Dinh © Laurent Philippe

Du grand cinéma à la simplicité du plateau

En se référant à la question de la représentation à travers Foucault – au sujet du tableau Les Ménines de Vélasquez – dans Les Mots et les choses et à l’émotion comme vecteur de transformation et d’émancipation avec Georges Didi-Huberman dans son analyse du cinéma d’Eisenstein (Peuples en larmes, peuples en armes), Emmanuelle Vo-Dinh met l’émotion à l’épreuve de regards aussi politiques qu’artistiques. Mais elle a le don de partir de recherches et de réflexions complexes pour arriver à une forme irriguée de références, tout en offrant au spectateur des entrées en matière immédiates. Et tout se joue dans la relation entre l’acteur-danseur et le spectateur.

Thomas Hahn

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