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    Yannick Jaulin – interview

    3 décembre 2013
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    Yannick Jaulin - interview

    Qu’est-ce qui vous a fait dire un jour « je vais être conteur » ?

    J’étais d’une famille de paysans, donc catho, donc école privée et troupe paroissiale. A quinze, j’ai fait mon crossover : je suis entré, pour suivre une amoureuse, à une association de l’amicale laïque. Or, à l’époque, au début des années 70, ces deux mondes ne se mélangeaient pas ! Mes parents en ont mangé leur chapeau !!! Là, j’ai découvert un autre monde, une énergie nouvelle, des jeunes de ma commune que je n’avais jamais rencontrés… et André Pacher. Pendant la guerre d’Algérie, il avait enregistré la parole de femmes berbères, leurs chansons… De retour en France, il a eu envie de découvrir la culture de ceux de chez nous car quand on a une identité que l’on connaît, on est rassuré sur ses origines et on n’a pas besoin de se mettre des paravents identitaires débiles (mais on n’utilisait pas encore ce vocabulaire) ! Grâce à lui, j’ai passé ma jeunesse… au cul des vieux, à collecter des histoires ! Puis un jour, je les ai racontées devant ces anciens et des gamins de maternelle. Là, je me suis enfin senti légitime. Ce fut aussi instinctif qu’évident et euphorisant !

    Le collectage, c’est le b.a.-ba du conte ?

    Pour moi, oui. Mais on est peu nombreux à biberonner à la source. L’essentiel du mouvement du conte en France vient plutôt des bibliothèques, de la littérature, de la mythologie. Ça change beaucoup de choses, beaucoup.

    Quel rapport entretenez-vous avec le théâtre ?

    Le conte est l’art de la relation par excellente. Je relate et veux être en relation avec le public en permanence. Avec ses préoccupations, les miennes, du moment, de l’instant. Pourtant, à la fin des années 90, j’ai eu l’impression d’avoir fait le tour. Comme un écrivain ayant seulement écrit des nouvelles qui aurait eu envie de passer au roman. Le conte, c’est une suite de formes courtes. J’avais impression d’être contraint par cette forme. Il me fallait donc trouver une dramaturgie qui allait me permettre de traverser le spectacle en accrochant des histoires dessus. Le fait de me coltiner à la théâtralité m’a amené dans des endroits dont je n’aurais jamais soupçonné l’existence avant. Des beaux théâtres qui m’ont permis de faire des rencontres magnifiques comme celle de Wajdi Mouawad, qui m’a mené à la Cour d’honneur d’Avignon. De par mon parcours, c’était pas gagné d’avance. Une belle revanche pour moi sur ce milieu du théâtre qui me snobe, en tout cas me snobait, pas mal !

    Vous vous y sentez ostracisé ?

    Oui, c’est mon problème, comme du temps cathos/laïcs. Ça vient sans doute d’un héritage familial très fort. Ma mère dit tout le temps : « oh tu sais y (je) vaux pas grand-chose ». Et même après toutes ces années de renvois hyper positifs, j’ai toujours au fond de moi cette voix de gamin qui pleurniche « je vaux rien ». Je le vois bien quand je me coltine à l’idée d’une culture « officielle », moi, avec ma culture de « bouseux ». Comme si ce que je porte n’était pas assez fort en soi ! On progresse grâce à nos névroses, c’est sûr, mais ça m’allégerait de trouver « ma » place et ça m’éviterait de perdre du temps…

    A propos de culture officielle, pourquoi le patois est-il si présent dans vos spectacles ?

    J’ai été obligé de parler français en entrant à l’école, à 6 ans. Ma langue maternelle, c’est le patois. L’utiliser est devenu un acte militant et je continuerai à nager à contre-courant par mauvais esprit. Et puis je dois avoir un profil psychologique de sauveur par mon côté vendéen d’origine catho !

    Avec Conteur ? Conteur !, votre nouveau spectacle, vous revenez aux origines. Qu’est-ce qu’un conte ? A quoi ça sert ? Pour qui ? Pour quoi ?… Mais en premier lieu, il y a le mot conte. Ce n’est donc plus un gros mot ?

    Si, sans doute. Il véhicule des idées fausses comme des appréhensions mais j’ai cherché longtemps à le virer… sans trouver par quoi le remplacer. Alors, je le réhabilite, définitivement… peut-être. Car, si je ne suis pas dans la recherche formelle, je ne fais pas mon boulot d’artiste. Or, comme je « matroille » cette matière à longueur de temps, de spectacles, je me pose des questions : que puis-je faire de ce répertoire accumulé pendant des années ? Qu’est-ce que ça peut raconter aujourd’hui ? Comment je peux tripatouiller tout ça ? Alors, dans ce spectacle, je reprends quelques histoires fondamentales, par bribes pour créer un manque, ou entières pour le plaisir et montrer leur sens, leur puissance, leur force… même si je pose plus de questions que je ne donne de réponses ! Une sorte de pédagogie pas chiante. Car le conteur parie sur l’intelligence du public en lui donnant la possibilité de faire ses propres images dans un monde qui nous sature d’images formatées.

    Comment, aujourd’hui, envisagez-vous votre métier ?

    Conteur, c’est un métier d’avenir. Sa vocation est d’extirper une parole ancestrale rassurante face à un monde de plus en plus complexe et, du coup, anxiogène. J’ai de l’ambition pour cette discipline. On doit inventer des fictions pour apaiser le réel, mais différemment. Aussi, je continue à raconter des histoires de manière extrêmement pure, mais dans un emballage apte à fédérer un large public, l’humour étant un des moyens.

    Propos recuillis par Caroline Fabre

    [Crédits photographiques : Yannick Jaulin © Thierry Pasquet]

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