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“Pétrole” ou l’incandescence d’un spectacle total : Pasolini par Creuzevault

Hélène Kuttner 29 novembre 2025
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"Pétrole" © Jean-Louis Fernandez

A l’Odéon-Théâtre de l’Europe et dans le cadre du Festival d’Automne, Sylvain Creuzevault et sa troupe de comédiens magnifiques plonge au plus profond d’un roman testamentaire, celui que le poète et cinéaste Pier Paolo Pasolini avait achevé avant d’être assassiné sur une plage d’Ostie en Italie. Pour mettre en vie ce roman impossible, traversé de notes et de digressions littéraires, politiques, sexuelles, philosophiques, le spectacle nous fait voyager dans des scènes incroyables entre enfer, purgatoire pornographique et paradis pétrolifère. Un spectacle explosif comme l’or noir.

Un texte monde

Texte archive, testament en forme de poème incendiaire, Pétrole est un roman de 800 pages qui recense sous formes de notes numérotées toutes les obsessions de Pasolini, que ce soit une liste d’auteurs, de Beauvoir à Sollers en passant par Blanchot ou Freud, bibliographie non exhaustive qui se retrouve dans la valise d’un étudiant de gauche sur un marché de Rome, avec une enquête monumentale sur la mort mystérieuse, dans un accident d’avion, de l’industriel du pétrole Enrico Mattei en 1962. En parallèle de cet événement, le livre raconte le quotidien d’un homme vivant un dédoublement de personnalité. Carlo Valetti, ingénieur catholique issu de la haute bourgeoisie qui connaît une ascension fulgurante au sein de l’ENI, l’entreprise italienne pétrolifère, et Carlo 2, son double démoniaque, obsédé par la sexualité et l’exploration perverse des interdits.  Rédigé durant trois ans, durant les années 70 alors que l’Italie connaît ses terribles années de plomb rythmées par les attentats, ce texte considéré comme un brouillon recelant des secrets, ne sera publié que dix-sept ans après la mort de l’auteur. Comment adapter un tel « monstre littéraire », poème existentiel qui explore sans aucune censure les identités multiples, les analyses politiques, les récits pornographiques ? 

Une mise en scène diffractée

© Jean-Louis Fernandez

Sylvain Creuzevault restitue, avec exigence et maestria, les saillies du texte et parvient, avec une scénographie qui joue avec la vidéo et les lumières, à filer les idées et les images, dont la première, fulgurante, est celle d’un corps christique allongé en travers d’un tarmac, les deux ailes d’avions autour de ses bras. Cette image saisissante d’un cadavre crucifié, celle du magnat du pétrole Enrico Mattéi, est a croiser avec le corps battu à mort de Pasolini. Ces deux faces fantomatiques d’un même homme, ce sont les deux axes, lumière et ombre, d’une victime expiatoire du fascisme, sacrifiée à l’aune de la violence d’un capitalisme triomphant nourri de la nouvelle morale du pétrole. Dans la première partie du spectacle, les comédiens sont en grande partie filmés dans une drôle de boite qui fait office de mini-studio, pour nous faire saisir l’exposition du contexte. On assiste à l’intronisation de Carlo 1, joué par Sébastien Lefebvre, encadré par son père, Sharif Andoura, qui lui enseigne la prédation industrielle, tandis que sa mère Barbara, jouée par Anne-Lise Heimburger, le prépare en louve attentive et assoiffée de pouvoir à dominer et manipuler le monde. On les retrouvera ensuite, dans le désert libyen, négociant le prix du baril avec un ministre d’Afez Al Assad, autour d’une table travaillant en concurrence avec les pétroliers américains pour rebâtir une Italie de l’or noir avec la mamelle politique de la social-démocratie.

Pétrole et pulsion sexuelle

© Jean-Louis Fernandez

Avec une énergie de tous les instants, une incarnation éclatante, fulgurante, Arthur Igual, Gabriel Dahmani, Pauline Bélier, Boutaïna El Fekkak et Pierre-Félix Gravière, les autres comédiens, tous aussi éblouissants, campent tous les personnages de cette saga souvent drôle et cruelle, qui raconte comment le pétrole se transforme en sperme, dans une masculinité de la toute puissance. Tandis que Carlo 2 organise ses rencontres, dans les parcs, avec des hommes qu’il rétribue, racontant en détail ces rencontres ou le sexe exprime autant la domination que la soumission, scènes de masturbation collective à l’appui avec des pénis en plastique dressés. Le rire et le grotesque laissent ici la place à des émotions plus ou moins distanciées, entre stupeur et farce, surtout à l’écoute du texte riche et sensible de l’auteur décrivant ses innombrables rencontres avec des hétérosexuels. Fantasme de la transgression de genre et désir d’être une femme, frénésie de la soumission, attrait de la virilité des ouvriers, le corps est partout dans ce texte organique que les acteurs portent somptueusement. Corps, sexe, cerveaux en ébullition, mains prédatrices se font face autour de tables enfumées, celles des politiciens magouilleurs, aux allures de mafiosi, qui bidouillent les caisses noires des partis politiques en un choral patriotique. On est au théâtre et au cinéma, chez Scorsese ou Coppola. La lumière de Vyara Stefanova, la musique de Pierre-Yves Macé habillent ces tableaux organiques, désespérés, où la philosophie rejoint le sexe dans une économie mondialisée. On sort du spectacle comme un voyage au bout de la nuit, sonné par tant de mots, d’images et de talent.

Hélène Kuttner 

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