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Poussière : vie et mort en direct à la Comédie Française

Hélène Kuttner 14 février 2018
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©Brigitte Enguérand

Pour l’une de ses toutes dernières pièces, le dramaturge suédois Lars Norén a choisi la troupe du Français, dix comédiens qu’il met face à nous sur une plage de cendres grises qui racontent leurs souvenirs et leur attente de la mort. Les acteurs y sont éblouissants dans ce moment de grâce où la vie joue à cache-cache avec la mort, la mémoire et l’oubli.

Au crépuscule de la vie

©Brigitte Enguérand

« J’ai attendu impatiemment de devenir vieux. Parce que cela pouvait être un moyen d’échapper à ce que les gens attendent de vous. » Lars Norén, dramaturge mondialement connu de 73 ans, quatre-vingt pièces de théâtre à son actif et autant de poèmes, se confie dans le programme. La fin de vie comme liberté suprême où tout serait permis. Où le corps fatigué ne serait plus astreint à des performances et l’esprit divaguant échapperait à toute morale, à tout principe, pour accepter tout simplement l’état présent. Cette création très particulière, écrite véritablement pour chacun des comédiens choisis par Norén, laisse à voir ce voyage des corps et des esprits vers un ailleurs où tout serait possible.

Une scénographie somptueuse

©Brigitte Enguérand

Dans le très élégant décor de Gilles Taschet, no man’s land fait de ruines et de poussière, une lande fouettée par le vent marin, un simple mur de voile, en fond de scène, désigne l’ailleurs de la vie, une anti-chambre brumeuse où les corps glissent, comme délestés du poids de leur enveloppe charnelle. Mais avant de migrer, de disparaître tels des ombres lumineuses avec leurs souvenirs, ils sont bien là, plantés debout ou assis devant nous, dans la belle lumière de Bertrand Couderc. Dominique Blanc, épuisée par la vie et par son mari Hervé Pierre, malade, méchant, râleur, et qui se laisse aller dans l’oubli total de sa dignité. Ils sont magnifiques. Martine Chevallier, pauvre femme usée avec sa fille inadaptée, Françoise Gillard, petit animal apeuré et souffreteux qui l’insupporte. Bruno Raffaelli, ogre maladroit, Alain Lenglet, pasteur épris de Simone Veil, Christian Gonon, Gilles David et Didier Sandre, mâles égarés et cassés par les malheurs, les leurs et ceux des autres. Daniele Lebrun ronge son frein, avec énergie. Seule Anne Kessler, en bourgeoise protestante impeccable, se fait un point d’honneur à ne rien lâcher en se remaquillant.

Un poème incarné

©Brigitte Enguérand

Des sensations, des images, des rêves ou des cauchemars surgissent à travers les mots, les phrases prononcées et ponctuées de silences. Plus bavard que du Beckett, le texte peut parfois être cruel, violent et drôle. Puisque pour certains l’âge peut tout permettre, les comédiens, grimés, nous révèlent des mondes en suspension, une matière faite de regrets et de nostalgie, de secrets révélés et de désirs cachés. La mémoire joue à cache-cache et les personnages s’en amusent. Ils enragent aussi de cette décrépitude et pestent les uns contre les autres. Mais la lumière et les couleurs, le jeu puissant des acteurs qui se saisissent de leur propre univers, transcendent cette déchéance et la transforment en un long poème, déroutant certes, mais d’une rare profondeur. Une expérience que l’on peut refuser, tant le miroir tendu est effrayant, mais une expérience superbement portée.

Hélène Kuttner

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