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    Dommage qu’elle soit une putain – Grand T de Nantes

    3 décembre 2012
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    Dommagebando

    Le XXIème siècle n’est pas trop loin pour cet auteur jacobéen, quasi-contemporain de Shakespeare, qui, du fond des âges, continue de nous secouer ; de nous faire jouir dans nos fauteuils. C’est ce que nous dit Declan Donnellan en jetant sur les planches Dommage qu’elle soit une putain (‘Tis Pity She’s a Whore) en version originale. Avec l’aide de son scénographe Nick Ormerod, il nous donne à voir une œuvre majestueuse et méconnue.

    Voilà le tableau : dans une riche famille d’Italie, deux jeunes gens tombent amoureux l’un de l’autre. Pour le moment tout va bien. Tout pourrait bien finir. Mais ce n’est pas vraiment l’axe d’attaque de John Ford  ; non, avec lui rien n’est simple. Ces deux adolescents sont frères et sœurs. Ca sent l’histoire d’amour impossible à la Roméo et Juliette. Et pourtant, on est loin de la romance des amants de Vérone. C’est encore plus cruel. Viol, incestes et abandons sont de la partie. La sœur tombe enceinte de son frère. Il faut la marier rapidement pour éviter le scandale. La jeune sœur, merveilleusement incarnée par la puissante Gina Bramhill, décide de se ranger, de vivre une vie ordinaire auprès de son nouveau mari pour se sauver de l’enfer que lui promet son confesseur  ; n’oublions pas que nous sommes au XVIIème siècle. Mais le frère, Philip Cairns, est toujours passionnément amoureux de sa jumelle.

    C’est donc l’histoire d’un tabou, celui de l’inceste. Mais Donnellan nous le donne à voir autrement. Il prend le parti de nous le présenter comme le rêve d’une adolescente : la scène devient le lieu de fantasmes qui flirtent avec le cauchemar.

    C’est d’abord un rêve qui est donné sur scène, celui d’une jeune fille. La pièce est scandée de chansons et de danses qui enveloppent l’ensemble d’une ambiance irréelle. La chambre à coucher devient le lieu de déploiement du fantasme. Annabella, l’adolescente rêveuse, semble vouloir être l’objet de tous les désirs. Durant les deux heures, elle est le centre scopique de l’attention. Tous les regards sont sur elle. Et il y a toujours sur la scène un homme pour la regarder. Ce désir de désir qui l’anime est particulièrement visible lorsque sa nourrice fait défiler devant elle tous les hommes qui souhaiteraient l’épouser. C’est le fantasme adolescent d’être la reine du bal. Ainsi, lors de séquences oniriques, tous les hommes – en costume et cravate – se pressent et s’affolent devant celle qui se pâme. L’on se croirait dans la dernière pub Dior ou Channel. Annabella est l’objet de tous les désirs. Elle en serait presque divinisée. Par un habile jeu de lumière, le metteur en scène reconstitue une peinture baroque, mettant au cœur de l’image sa vierge, Annabella.

    Mais cette jouissance éprouvée dans le rêve d’être désirée ne lui suffit pas. Elle va jusqu’à fantasmer d’être désirée au point d’exciter la jalousie des autres femmes. On retrouve à nouveau ce motif du fantasme adolescent sur scène. L’héroïne se marie afin d’empêcher le monde d’apprendre l’existence de son inceste ; de par la naissance d’un enfant hors mariage. Mais elle ne prend pas n’importe quel mari, elle en choisi un avec une maîtresse ; maîtresse répudiée dès lors, et jalouse au point de vouloir assassiner son ancien amant. De la même façon, Annabella avoue à son mari être enceinte d’un autre homme, un mâle, un vrai. Elle en vante outrageusement les mérites, ce qui ne manque pas de rendre son mari excessivement jaloux. Jaloux au point de la frapper et de la torturer pour savoir de qui est l’enfant  ; afin de tuer le père. Dans cette violence il y a une jouissance, celle d’être objet de jalousie  ; d’être aimée par l’autre à un point tel qu’il veuille se débarrasser de ses rivaux  ; et qu’il soit prêt à tout pour cela.

    Et le vice est poussé plus loin encore avec la dernière scène, lorsque le frère délaissé séquestre sa sœur pour lui arracher son cœur. Quoi de plus jouissif que de se savoir désirée par l’autre à un point tel qu’il voudrait vous garder toute entière pour lui seul  ? Le frère, Grimaldi, en un acte démesurément symbolique, est prêt à tout pour elle, y compris à lui arracher, voler son coeur. Après sa mort, Annabella revient sur scène et tend désespérément la main pour reprendre son organe cardinal.

    C’est l’histoire d’un rêve qui vire au cauchemar. C’est le rêve d’une transgression volontaire du tabou de l’inceste et du triomphe de l’amour impossible. Le frère est vécu comme l’objet du désir. Sans gênes, les deux amants commettront le péché de chair sous les yeux du prêtre. La pièce traite de ce regard-là, celui des normes et de la société. Les amoureux sont toujours objets du jugement social. Durant toute la pièce et sans interruption, des hommes et des femmes, les «  autres », les observent, à l’ombre d’un coin, sur une chaise à part, et instaurent un dispositif panoptique. Tout est vu, jugé, et enfin condamné par les hommes. Tout au long de la pièce, le leitmotiv du jugement social, secondé par le jugement de Dieu, fait son petit chemin. La scène est un lieu de cauchemar ou se côtoient le crime d’amour et de jalousie, les actes sanglants, le viol, la mutilation et le poison.

    Théâtre de la cruauté digne de la plus belle tradition élisabéthaine, mettant en scène des personnages qui se débattent dans les sables mouvants d’un tabou primitif et cherchent à survivre au manque et à l’abandon amoureux par le crime et la vengeance Dommage qu’elle soit une putain est un morceau d’anthologie dont on cauchemarde et jouit tout à la fois. C’est encore un grand Declan Donnellan qui nous est donné à voir au théâtre avec un John Ford dans toute sa langue dévastatrice, de superbes acteurs et une scénographie bien anglaise.

    Romain Nicolas

    Dommage qu’elle soit une putain 

    De John Ford

    Mise en scène de Declan Donnellan
    Metteur en scène associé Owen Horsley
    Collaboration à la mise en scène et chorégraphie : Jane Gibson

    Avec Gina Bramhill (Annabella), Philip Cairns (Grimaldi), David Collings (Florio), Hedydd Dylan (Hippolyta), Ryan Ellsworth (Donado), Jimmy Fairhurst (Gratiano), Orlando James (Giovanni), Jonathan Livingstone (Friar), Peter Moreton (Cardinal/Doctor), Nicola Sanderson (Putana), Gyuri Sarossy (Soranzo) et Laurence Spellman (Vasques)

    Scénographie : Nick Ormerod // Lumière : Judith Greenwood // Musique et son : Nick Powell

    Du 7 au 10 décembre 2012
    Le vendredi 7 décembre à 20h30
    Le samedi 8 décembre à 19h
    Le dimanche 9 décembre à 15h
    Le lundi 10 décembre à 20h30

    Tarifs : de 9 à 18 euros
    Réservation : 02.51.88.25.25

    Durée du spectacle : 1h55 (sans entracte) 

    En anglais sur-titré

    Le grand T / Nantes
    84, rue du Général Buat
    44000 Nantes

    www.legrandt.fr

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