0 Shares 1767 Views

Sami Frey clochard céleste dans « Premier amour »

Hélène Kuttner 4 février 2019
1767 Vues

©Hélène-Bamberger

Au Théâtre de l’Atelier en première partie, le grand comédien reprend un spectacle qu’il avait créé il y a quelques années. Silhouette intacte dans un vieil imperméable gris, il nous prend par la main, les yeux et le coeur pour nous embarquer dans une histoire farfelue et terrible, celle d’un jeune homme qui vit son premier amour et qui ne s’en remet pas, longtemps après. La représentation tient du prodige, elle est magique.

Du grand art

Qu’est-ce qui fait un grand acteur ? Qu’est-ce qui nous le rend inoubliable, éternel ? Unique ? Sami Frey est de ceux-là. Il y a longtemps déjà, à bicyclette, il égrenait les « Je me souviens » de Georges Pérec, après avoir interprété Henri James, Pinter ou Sarraute. A 80 passés, il captive encore davantage, avec presque rien, mais c’est déjà tout. Une voix ténébreuse, grave et musicale, le regard sombre et rieur, malicieux, il se tient assis sur un simple blanc d’école pour nous raconter une histoire terre à terre et stupide, égocentrique et tendre comme la vie. Dans la langue de Beckett en 1945, alors que l’Irlandais se lançait dans la prose française avec la délicatesse de ceux qui ont déjà lu tout Racine et tout Dante. Dès cette époque, après guerre, Beckett adopte la langue française dans ses écrits.

L’exil amoureux

Savoureux texte que celui-là, qui flirte constamment avec le détail grivois, l’anecdote simplette et naïve, et les considérations métaphysiques sur la vie, la mort, l’amour et la solitude de l’homme. L’acteur suit le fil de son histoire avec une précision et une grâce d’aristocrate, distillant les mots et les formules de son timbre velouté, esquissant un sourire enfantin, ouvrant soudain les bras pour mimer une scène. Assis le dos droit sur un banc d’école sur lequel il se déplace en glissant lorsqu’une lampe de secours clignote en rouge, il serre contre sa poitrine sa besace verte et son chapeau mou, clochard céleste qui nous embarque très loin. 

Nuit d’amour avec un faitout

Cela commence dans un cimetière à l’enterrement de son père, lorsque le héros est chassé de la maison paternelle et finit par trouver refuge chez Lulu, qui lui prête un lit et un faitout pour uriner. La belle enfant, qui louche, a moins de pudeur à se déshabiller que lui et l’invite à partager sa maison un peu bruyante, on apprendra pour quelle raison plus tard. Sarcastique et drôle, tendre et enfantin, le monologue épouse toutes les humeurs et saveurs de ses péripéties cocasses. Mais l’acteur ne prend jamais la pose, il partage avec nous ce texte de manière savoureuse et sensible, comme un cadeau, une offrande intime. Les yeux se mouillent parfois, les nôtres aussi car c’est émouvant, la diction est parfaite. Et il nous fait toucher, dans les belles lumières de Franck Thévenon, la force de la littérature : les personnages, les situations n’existent que grâce à l’auteur, l’acteur qui leur donne vie sur un plateau avec des mots. Ces émotions, ces réflexions, nous les partageons et les ressentons pourtant, par delà le réel, le vrai ou le faux, et elles nous font frémir, voyager, rêver. Du grand art.

Hélène Kuttner

Articles liés

Afaina de Jong : virée entre art et architecture
Art
261 vues
Art
261 vues

Afaina de Jong : virée entre art et architecture

L’architecte néerlandaise Afaina de Jong et son studio AFARAI travaillent sur les connexions entre les gens et les mouvements culturels traditionnellement peu représentés par l’architecture dans un contexte de villes en mutation où chacun a un rôle à jouer....

The Twilight Zone, quand la quatrième dimension s’invite chez Castel
Agenda
181 vues
Agenda
181 vues

The Twilight Zone, quand la quatrième dimension s’invite chez Castel

Une soirée organisé par “la Galerie”. Sous l’impulsion de son directeur artistique Gwenaël Billaud, la Galerie a su depuis imposer un nouveau concept de soirées investies par l’art moderne et contemporain, dans le cadre desquelles participent performeurs, artistes, DJs,...

René Urtreger Trio au Sunset Sunside
Agenda
54 vues
Agenda
54 vues

René Urtreger Trio au Sunset Sunside

Dans le petit monde du jazz, on l’appelle parfois le « roi René ». Comme en écho lointain de ce comte de Provence du XIVe siècle qui préférait les arts florissants des lettres et la compagnie des gens d’esprit...