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    « Séisme » où le bouleversement d’une naissance

    Hélène Kuttner 23 mai 2026
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    ©Vincent PONTET

    Au Théâtre du Petit Saint-Martin, Claire de la Rüe du Can et Jean Chevalier, acteurs de la Comédie Française, nous offrent un bouleversant moment de vie et de théâtre mis en scène par Robin Ormond. Le texte de l’anglais Duncan Macmillan explore l’intimité d’un couple, ses angoisses et ses doutes concernant l’avenir d’un enfant. Un heure et demi de simple grâce.

    « On est des gens bien! »

    Un jeune couple, sur le parking du magasin de meubles Ikea. Au cours d’un échange banal, l’homme évoque l’idée d’un enfant. Elle botte en touche, semble perturbée, hésite, réfléchit puis décide de mettre le sujet dans un tiroir. Pourtant, assis dans la voiture, le couple ne cesse de penser à cette idée, pour la chasser progressivement hors de leur actualité. Dans un monde qui va de plus en plus mal, gagné par le réchauffement climatique et alourdi par la masse de CO2 qui tombe de l’atmosphère, il faut agir, se prémunir de la catastrophe et parer au plus pressé. « On est des gens bien » se rassurent les deux amoureux, qui trient leurs ordures, ne prennent plus l’avion, se déplacent à vélo. Que faire de sa vie dans ces conditions ? Quel sens lui donner ? L’amour peut-il sauver notre planète ? Robin Ormond a mis en scène cette longue conversation ininterrompue dans une boite vitrée, qui ressemble à un aquarium vers lequel les regards des spectateurs se tournent, comme des voyeurs. Il n’y a aucun accessoire, simplement le vide de l’appartement où vivent F et H, qu’incarnent avec une sincérité et une vérité exceptionnelle Claire de la Rüe du Can et Jean Chevalier.

    ©Vincent PONTET

    Une écriture sans filtre

    L’auteur Duncan Macmillan déploie dans ses dialogues une liberté et une variété sidérantes, reproduisant au plus près la manière dont le langage aujourd’hui se dessine, sans aucun filtre, révélant au grand jour tout ce qu’on a sur le cœur, en allant au bout de son raisonnement, quitte à ne pas prendre en compte la parole de l’autre, qui se déploie elle aussi en se superposant. Le texte avance comme une hydre à plusieurs têtes, qui emporte tout sur son passage : peur de l’avenir, désir de tout maîtriser, culpabilité vis à vis de la planète, réflexion incessante sur nos actes et leurs conséquences. L’eco-anxiété atteint d’ailleurs la jeune femme, qui semble tétanisée par le projet d’enfant de son compagnon. Claire de la Rüe du Can est bouleversante de fragilité et de vulnérabilité dans le rôle de cette jeune femme alourdie par son hyper lucidité, discutant tout, avec des digressions étourdissantes qui dressent autour d’elle un véritable mur de protection. Elle ne passe rien à son compagnon, que Jean Chevalier campe avec une sobriété et un réalisme impressionnants. 

    ©Vincent PONTET

    Une performance d’équilibristes

    Saluons les deux comédiens, admirablement dirigés, dans une forme d’exercice et une intensité de jeu qui semblent tout à fait inédits. Des ellipses, aucune rupture, aucune pause ni temps mort, mais une technique et une inspiration remarquable. Observés par le public comme des rats de laboratoire, les deux personnages fonctionnent comme la majorité des jeunes gens, tétanisés par le présent et l’avenir, dont la parole exsangue agit comme une tentative avortée de maîtriser le monde. Reste l’amour, que l’homme déclare avec une ardeur sensuelle et un aplomb viril, tandis que la jeune femme, effrayée par ce qu’elle considère une tentative masculiniste et la violence qu’elle engendre, cherche à se retirer du jeu. La scénographie rassemble ses angles droits jusqu’à se resserrer comme un corridor étroit, envahi de fumée grise. Les nuages de cendres se collent aux murs, la vie et les paroles défilent, comme en suspension nuageuse. Et l’amour revient, ardent et solaire, qui réchauffe tout. C’est magnifique.

    Hélène Kuttner

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