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L’Affrontement – Théâtre Rive Gauche

2 mai 2013
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L'Affrontement - théâtre Rive gauche

Tim Farley, interprété par Francis Huster, officie depuis longtemps dans une petite paroisse acquise à ses sermons flatteurs. Séduites, ses ouailles lui offrent des cadeaux, victuailles ou bonnes bouteilles, escapades en villégiatures, et l’entourent d’attentions en guise de remerciements pour son indulgence quant aux manquements chrétiens des uns ou des autres, alors qu’il reste arc-bouté sur les principes archaïques du fonctionnement de l’Eglise. A la fois intolérant et peu scrupuleux dans sa conduite, ce prêtre ne lésine donc pas sur le whisky tout en condamnant en chaire les moindres velléités de changer l’organisation du clergé. Mark Dolson, interprété par Davy Sardou, veut devenir prêtre lui aussi et il se retrouve en formation auprès de cet aîné pas habitué à être dérangé dans ses contradictions.

Chacun campant sur ses habitudes ou ses convictions, commence alors pour les deux hommes une opposition brutale à propos du mariage des prêtres, de l’entrée des femmes dans les institutions et autres débats fondamentaux de l’Eglise Romaine. Le séminariste fougueux a le feu sacré, il n’est prêt à aucune concession concernant sa lecture exigeante du message de l’Evangile. En face, le Père ne veut pas risquer de perdre la gratitude de sa hiérarchie. L’affrontement est tendu, parfois violent, mais plus les deux hommes affûtent leurs arguments, plus leurs personnalités se dévoilent, et derrière ces positions tranchées ils se tendent progressivement des points de rencontres, se découvrent des complicités de fond, où leur humanité et leur vulnérabilité respectives tissent une tendresse pudique qui se pare de drôlerie et de vivacité.

Une vision du 21e siècle

Cette pièce d’un auteur américain a connu en France un grand succès il y a dix-sept ans avec Jean Piat et Francis Lalanne. Sous le regard du metteur en scène Steve Suissa, elle se hisse pleinement dans les temps actuels et élargit ses retombées tant du côté du public que des différentes religions. Jeunes ou moins jeunes y trouvent en effet matière et plaisir théâtral, et point n’est besoin d’être chrétien ni même croyant pour être emporté dans cette habile et scintillante discussion générationnelle. Steve Suissa une fois de plus, après notamment Bronx et Le journal d’Anne Franck, s’attache à s’emparer d’un texte et des comédiens au service du respect du public, auquel il donne réellement du bonheur théâtral, quel que soit le sujet. Il orchestre ses mises en scène avec les spectateurs, il sait faire entendre un propos, offrir du jeu, construire simultanément plaisir et qualité. Bref, il donne. Et dans L’Affrontement, impossible de ne pas recevoir cette composition inventive.

Le décor et les options scéniques dressent avec souplesse une ambiance à la Broadway où les chants d’Alleluia impulsent une énergie propice à rentrer dans le débat, à se sentir concerné et aux côtés de ces deux personnages aussi brillants et différents l’un que l’autre. Dirigés avec un sens très fin de leurs tempéraments, ils communiquent au public cette jubilation exquise d’un grand duo.

Davy Sardou, déjà maintes fois convaincants sur les planches et particulièrement dans L’Alouette de Anouilh, endosse ce rôle avec une fermeté juvénile, débordante de sincérité et de spontanéité. Il porte son texte avec intelligence et de bout en bout il investit son propos d’une ferveur qui est bien celle d’un jeune homme d’aujourd’hui plein de rage, de rébellion, de foi, et prompt aux répliques cocasses et subtiles. Avec une sensibilité pleine de dextérité, il joue sur une large palette de nuances, toujours entier et généreux. Entre deux joggings, il souffle son mentor avec des points de vue directs et percutants et du haut de la chaire il provoque les rires de toute la salle qui n‘en est pas moins remuée par sa passion.

En face, Francis Huster, impeccable par sa prestance physique qui relève d’un charisme de plus en plus précis, mûr et dense, passe de l’autorité à l’aveu de ses failles avec une maîtrise rayonnante. Il frappe magistralement le public de ses colères tantôt froides tantôt en coups de tonnerre et lorsqu’il est pris d’une légère ivresse, le voici qui glisse furtivement mais avec un brio irrésistible dans un registre tendre et émouvant. Il ne se départit pas de sa stature, il parvient à combiner une force, une volonté dont le corps est imprégné tout en acceptant d’être désarçonné par son jeune poulain en maintenant son impressionnante aura, et ce paradoxe, délivré par un simple et fulgurant regard, nous touche immanquablement.

Davy Sardou et Francis Huster, par des styles différents remarquablement ajustés, parviennent ainsi et pour notre plus grand plaisir à nouer des pensées contraires, à les confronter, à les frotter vigoureusement et malicieusement dans ce qui devient une magnifique rencontre, autour d’un texte porteur auquel Steve Suissa donne efficacement une dimension de modernité et garante d’une excellente soirée.

Isabelle Bournat

A découvrir sur Artistik Rezo : 
l’interview exlusive de Francis Huster et Davy Sardou

L’Affrontement

De Bill C. Davis

Adaptation de Jean Piat et Dominique Piat

Mise en scène de Steve Suissa

Avec Francis Huster et Davy Sardou

Horaires et réservation en ligne

Tarifs : de 12 à 45 €

Durée : 1h40

Théâtre Rive Gauche
6 rue de la Gaîté
75014 Paris
M° Edgar Quinet

www.theatre-­rive-gauche.com
 

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