Roméo et Juliette – Olivier Py – Théâtre de l’Odéon
D’entrée de jeu, figurant à lui seul le chœur de la tragédie, un acteur annonce la couleur : les Montaigu et les Capulet, deux noms maudits des dieux, qui déjà dans l’Enfer de Dante, croupissaient dans le couloir du purgatoire, vont, deux heures durant et sous nos yeux, se livrer, dans l’ivresse d’une haine déchaînée, une lutte intestine fauchant, entre ciel et terre, les coupables comme les innocents. C’est dans le ventre de cette sinistre gigantomachie, vaste tombeau, qu’éclôt, mort-né, comme tué dans l’œuf, l’amour impossible de Juliette et Roméo. Assumant à eux deux cette bipolarité tragique par laquelle chacun est tour à tour contraint d’abandonner son nom propre pour se baptiser du seul qu’ils aient en commun : « Appelle-toi amour »… Intense Roméo, le talentueux Matthieu Dessertine – qui déjà attendait l’aurore dans Les Enfants de Saturne, création d’Olivier Py pour les Ateliers Berthier — apercevant sur la toile du ciel l’ombre grise de sa bien-aimée, filant l’épiphanie, sonde dans la nuit blanche et noire la danse des astres dans l’espoir fou d’en crever le secret.
Mais pour les deux amants, comme l’écrit Py au fond de la scène en lettres capitales, la mort n’existe pas. On s’aperçoit alors qu’il ne s’agit pas là, dans cette version originale du poème, d’une simple histoire d’amour qui vire au drame, mais d’une méditation sérieuse aux accents métaphysique où l’existence, impatiente, chancelle infatigablement entre l’être et le néant sans pouvoir jamais trancher net le nexus tragique. Déjà Roméo, jeune boîteux dans l’univers shakespearien, balance comme Hamlet : « to be or not to be »… Existentialement tourmenté, héros noctambule errant dans les rues de Vérone comme une âme damnée, accordant plus de prix à l’amour qu’à la vie, comme s’il était permis d’aimer sans vivre mais pas de vivre sans aimer, il choisira le poison mortel qui immortalisera sa passion pour Juliette, emmurée vive quelques heures plus tôt dans le caveau familial, à présent sacrifiée à l’éternité. Seuls les rescapés du désastre pourront témoigner. Dans un dernier souffle expulsant l’insoutenable parfum de souillure qui hantait alors Vérone, Frère Laurent, encore assommé par l’inquiétante étrangeté du tableau final, résume d’un trait le tourment qui mêla le sang des Montaigu et à celui des Capulet.
Nora Monnet
Roméo et Juliette
De William ShakespeareMise en scène d’Olivier Py
Avec Olivier Balazuc, Camille Cobbi, Matthieu Dessertine, Quentin Faure, Philippe Girard, Frédéric Giroutru, Mireille Herbstmeyer, Benjamin Lavernhe, Barthélémy Meridjen, Jérôme Quéron Traduction & adaptation : Olivier Py // Décor & costumes : Pierre-André Weitz // Assistante aux costumes : Nathalie Bègue // Conseiller musical : Mathieu Elfassi // Lumière : Bertrand Killy // Son : Thierry Jousse
Du 21 septembre au 29 octobre 2011
Du mardi au samedi à 20h
Le dimanche à 15h
Durée : 3h20 (avec entracte)
Théâtre de l’Odéon
Place de l’Odéon – 75006 Paris
M° Odéon
// RER Luxembourg
A lire sur Artistik Rezo :
– les meilleures pièces de théâtre de la rentrée 2011
Articles liés

« Chiens » ou la liturgie du porno par Lorraine de Sagazan
Dans une création chorale, où les cantates de Bach sont magnifiées par des superbes interprètes, Lorraine de Sagazan s’empare de la question de l’exploitation du corps féminin dans l’industrie pornographique, à la lumière d’un procès où seront jugés une...

“T.I.N.A. – There Is No Alternative” : une remise en question de la société au Théâtre Lepic
L’échec n’est jamais qu’une réussite qui se voile la face (et inversement). Ce spectacle en est la preuve. Dans un souci de communication efficace, il m’a été demandé de résumer mon spectacle. Mais j’en suis incapable. Je suis incapable...

« Dans le couloir », un duo sublime au bord de la vie
Au Théâtre Hébertot, Christine Murillo et Jean-Pierre Darroussin sont deux octogénaires qui voient revenir, à leur grande surprise, leur fils âgé de cinquante-ans. La pièce est signée Jean-Claude Grumberg, qui a cousu des personnages pour ces acteurs magnifiques, dirigés...





