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    Les Nègres : un poème dramatique à la beauté fulgurante transfiguré par Bob Wilson

    12 octobre 2014
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    Les Nègres

    De Jean Genet

    Mise en scène de Robert Wilson 

    Avec Armelle Abibou, Astrid Bayiha, Daphné Biiga Nwanak, Bass Dhem, Lamine Diarra, Nicole Dogué, William Edimo, Jean-Christophe Folly, Kayije Kagame, Gaël Kamilindi, Babacar M’Baye Fall, Logan Corea Richardson, Xavier Thiam, Charles Wattara

    Du mardi au samedi à 20h, dimanche à 15h

    Tarifs : de 6 à 38 euros

    Réservation:
    01 84 40 40

    Durée :1h40

    Théâtre de l’Odéon
    place de l’Odéon
    75006 Paris
    M° Odéon

    www.theatre-odeon.eu 


    Porté par une troupe d’acteurs noirs époustouflants, voici un spectacle flamboyant et cruel qui interroge le spectateur sur la question de la soumission et du racisme.

    «Nous sommes ce que l’on veut que nous soyons, nous le serons jusqu’au bout, absurdement » rappelle Archibald, le metteur en scène de la troupe des Nègres. Qu’est-ce qu’être un Noir, interroge l’écrivain et dramaturge jean Genet en 1958 en écrivent sa pièce qu’il qualifie de « clownerie ». L’histoire ? Le conflit ? Il n’y en a pas vraiment. La pièce ressemble à une série de poupées russes emboitées les unes dans les autres, mises en abîme successives de fausses vérités et de vrais mensonges. Comme chaque soir, treize comédiens noirs répètent comme une cérémonie rituelle le viol et le meurtre d’une femme blanche. Ils sont divisés en deux groupes, en haut ceux qui portent un masque blanc et qui figurent la Cour blanche qui doit juger, en bas ceux qui ont violé et tué. Bien sûr, rien ne se déroule dans le calme et plusieurs bagarres finissent en foire d’empoigne où les masques blancs se font exécuter.

    les_negres_3Mais la théâtralité puissante et poétique de Jean Genet s’attaque à tout et multiplie les pistes qui se télescopent. Hors champs, un tribunal noir juge un mauvais noir, alors que que les villageois se révoltent. Comme dans « Les bonnes », l’auteur utilise la représentation théâtrale comme un simulacre de jeu social. Sans cadavre, sans cercueil, avec une panoplie de mots destinés à créer de l’action et des réactions, la pièce est un mélange explosif ou les différents discours, celui de l’esclave et du colon, celui du maitre et celui du soumis, se croisent et se percutent. Genet y plonge sa poésie, lyrique et crue, cruelle et envoûtante, pour faire sentir aux spectateurs blancs que leur vision de la négritude est tout aussi factice qu’une représentation théâtrale.

    C’est Luc Bondy, le directeur de l’Odéon, qui a demandé au grand Bob Wilson de monter la pièce qui fut présentée en 1961 à New York. L’Américain Bob Wilson appréhende l’oeuvre avec son propre vocabulaire. Non pas en démontant et en illustrant le texte, mais en l’imaginant en images et en lumières, comme une magnifique parade de cabaret jazz ou la superficialité la plus tapageuse rejoindrait la vérité la plus crue. Ce qui se produit sur la scène est magnifique. Après un prologue muet qui fait défiler les acteurs, dans une quasi immobilité, sous une pétarade de coups de feu et devant un mur d’habitation Dogon, nous sommes projetés dans un ailleurs stylisé, nuit bleue aux palmiers en néons abstraits, guirlandes fluorescentes pour un cabaret à deux niveaux où le maître de cérémonie, Archibald, affiche le sourire efficace d’un publicitaire aux dents écarlates. Le saxophone vibre de puissants aigus, des comédiens sculpturaux, gainés dans des costumes aux couleurs éclatantes, jouent, chantent et dansent avec un égal talent. Les filles, déesses au corps d’acier, portent des robes de satin magique qui en font des princesses ténébreuses et coquines. 

    visuel_finalEn haut, la Cour est un défilé de squelettes masqués, pierrots lunaires de l’Enfer qui jugent et condamnent de fait, maniant le préjugé comme une arme de guerre. Ruptures, contrastes et oppositions entre noir et blanc, couleurs et transparence, rock et jazz, poésie et supplice, font partie intégrante du spectacle en ce qu’il met en scène la représentation d’une imagerie fragmentée et éclatée, au sens surréaliste, où logique et absurdité se côtoient pour le pire plus souvent que pour le meilleur. Le voyage est parfois déroutant, merveilleux et riche en sensations, souvent émouvant et tendre. De la poésie pure, sonore et visuelle, pour brouiller toutes nos certitudes et mettre en question nos affects. 

    Hélène Kuttner

    Visuels ©Lucie Jansch

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