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Triomphe de Blanche Gardin

© maxresdefault

On lui donnerait le Bon Dieu sans confession. Or, Blanche Gardin n’épargne personne. Même pas ses propres tripes, qu’elle nous livre encore fumantes sur l’autel de l’autodérision. Dans « Bonne nuit Blanche », actuellement à l’affiche de l’Européen, la diablesse dresse le bilan de ses quarante ans.

Première femme à avoir reçu un Molière de l’humour (2018), pour son précédent spectacle Je parle toute seule, Blanche avait alors marqué doublement les esprit en se remettant, aussi pour la première fois, lors de la 30e cérémonie, le trophée, qu’elle a malicieusement renommé à l’occasion « Molière de l’humour et de la discrimination positive ». Et l’on vient d’apprendre qu’elle fait partie des nommées 2019, aux côtés de Michèle Bernier, Florence Foresti, Caroline Vigneaux, pour la catégorie humour. Cette fois-ci, les femmes sont en force. Les choses bougent enfin, mais on espère bien que Blanche aura à nouveau le Molière. Elle le mérite.

Pas politiquement correct

Depuis le 14 mars, elle reprend Bonne nuit Blanche, créé en septembre. Seule en scène, face au public, cette célibataire obsédée par le sexe brûle d’une féminité à toute épreuve, sans droits ni devoirs, sans tabous ni morale. Blanche peut déranger certains, mais ses saillies visent juste. Ses cibles : les réactionnaires de tous bords. D’ailleurs, nombreux sont les sujets qui fâchent : l’antisémitisme et l’homophobie (« C’est con d’être antisémite aujourd’hui car ce sont les gays qui contrôlent tout ») !, le handicap (« De quoi rêvent les aveugles ? »), l’insécurité, le féminisme, etc.

Alors quelle cause défend-elle, dans une époque où beaucoup s’affichent dans une communauté ? « Je suis une femme blanche, hétéro, âgée de 41 ans, consommatrice d’anxiolytiques : ce n’est pas une identité, c’est un cercueil. » Quand Blanche se penche sur la politique, notamment les gilets jaunes (« On m’a appris à être du côté des pauvres, surtout quand ils gueulent »), elle ne développe pas outre mesure : « Pas le temps pour les référendums ! ». « De quoi parler pour ne parler de rien ? », enchaîne-t-elle. Il a fait beau aujourd’hui n’est-ce pas ? Sauf que la météo devient même un sujet anxiogène. Désolée je ne suis pas écologique parce que je n’ai pas d’enfant. Ma vie s’arrête à la mienne… »

La bas-cule

Blanche n’est pas vraiment verte ! Davantage choquée par sa « chatte grise », elle cherche plutôt des solutions au vieillissement. La dégénérescence du corps la taraude. Parmi ses récentes misères : sa première coloscopie, un récit d’anthologie. On est vraiment dedans ! Elle nous raconte aussi s’être lancée le « défi seule à la campagne », où ses angoisses de la mort ont pris une dimension toute particulière. Depuis qu’elle a basculé dans la quarantaine, Blanche voit aussi surgir de nouvelles obsessions, comme la phobie du dentier.

Elle aborde également des thèmes ordinaires, décortique, de façon désopilante, le quotidien des gens et décrypte, non sans cruauté, nos modes de vie, notamment les addictions aux réseaux sociaux : « On parle trop. Pourtant, on n’est pas obligé de tout partager », tout en nous expliquant la différence entre une réaction et une opinion, voire un point de vue. Une exception à la rétention d’information « pour les gens à qui il n’arrive rien » (entendez sexuellement), comme elle : le phénomène Balance ton Porc, qu’elle trouve « excitant » et irrésistible grâce aux détails croustillants livrés en pâture aux premiers venus. Du porno en libre accès.

Blanche est sacrément culottée, tout de même, n’éludant pas les sujets délicats, tel que le viol. Si elle devait avait un étendard, ce serait celui des féministes. Sauf qu’elle aime trop les hommes, pour qui elle a une vraie commisération. Quand elle se souvient du moment ou elle est devenue une femme, c’est d’ailleurs poilant.

Du stand-up sauce Blanche

Sans doute, la scène représente-t-elle une excellente thérapie pour cette digne représentante de l’humour existentiel ? Même si on a du mal à l’imaginer punk à chien, son adolescence a été difficile : à 17 ans, Blanche a quitté le domicile parental pour un road trip en Europe qui a mal tourné. Plus tard, une rupture amoureuse l’a conduit en hôpital psychiatrique. Les angoisses, la déprime, dont elle parle si bien, elle les a donc toutes vécues.

Lors de la soirée des Molière, elle avait remercié sa psy « qui lui a permis de se sentir mieux, tout en gardant des névroses assez intactes pour pouvoir écrire des blagues ». L’insomniaque se livre donc en toute intimité, avec une rare autodérision : « On ne se connaît pas encore », lance-t-elle pour commencer. À la fin de la représentation, on saura (presque) tout d’elle. Sa sincérité fait mouche. Bien que féroce et désenchantée, elle touche le public qui en redemande.

Humour trash

Blanche se distingue par un remarquable talent d’écriture. D’ailleurs, elle cite souvent Pierre Desproges comme référence. Ses propos sont souvent très crus, ça saigne et ça cogne. Toutefois, ses provocations ne sont jamais gratuites. Profonde, l’humoriste restitue parfaitement la complexité humaine. Avec son raisonnement par l’absurde, cette irrévérencieuse bouscule les lignes, pointant nos contradictions : en effet, comment être bienveillant dans ce monde de brutes ? Cela vole parfois haut, même si elle traite beaucoup d’ici-bas : pénétration, sodomie et toutes les variantes…

Blanche joue des paradoxes jusque dans la mise en scène, subtile de Maïa Sandoz. Pas de grimaces et de postures extravagantes ! Tout est dans la sobriété. Corsetée dans une robe de princesse, sagement coiffée d’un chignon, elle commence par s’excuser de n’avoir pu se changer après son cours de harpe. Blanche n’est pas seulement BCBG ; elle est classe !

Si elle ne bouge pas d’un poil, presque cachée derrière son micro, son esprit est vivace. Elle enfile ses perles à un rythme soutenu. Peut-être un peu trop vite : « J’ai un problème d’articulation mais je travaille la respiration », reconnaît-elle. Pas grave ! Le public est suspendu à ses lèvres et nous jubilons avec elle. Il faut entendre cette femme, apparemment coincée, parler de sexualité de façon si débridée.

 

Phénoménale

D’ailleurs, les places s’arrachent et les salles affichent complet, un an à l’avance. Comme on ne peut pas pousser les murs, Pathé Live qui a l’habitude de diffuser du théâtre, a eu l’idée de retransmettre le spectacle dans 337 salles. Le direct au cinéma, le 21 mars, a permis de satisfaire la demande de fans laissés sur le carreau. Soit 92 000 spectateurs touchés : un record ! Généreuse, Blanche vient aussi de se produire dans une grande salle, à l’occasion de la fin de la trêve hivernale : les bénéfices d’Un Zénith pour tous ceux qui couchent dehors sont reversés à la Fondation Abbé Pierre et l’association Les Enfants du Canal. Et comme c’était aussi complet…

Au faîte de la gloire, l’humoriste ne souhaite pas pour autant se répéter. Elle a plusieurs cordes à son arc, puisqu’elle participe à d’autres aventures théâtrales, notamment l’adaptation sonore de la bande dessinée Zaï Zaï Zaï Zaï de Fabcaro, par Paul Moulin, au Monfort. De plus, elle a de nombreux projets en dehors de la scène, notamment sur les plateaux de tournage. Découverte dans le Jamel Comedy Club, vue sur Canal + dans les séries Bref et Working Girls, elle exerce ses talents de scénariste pour le programme court Parents Mode d’emploi ou des films comme le Crocodile du Botswanga de son camarade Fabrice Eboué. Nul doute que nous n’avons pas fini d’entendre parler d’elle !

Sarah Meneghello

Page Facebook de Blanche Gardin ici

À découvrir sur Artistik Rezo :

Laura, Élodie et Blanche, de Gaëlle Barbaste

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