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Un ennemi du peuple et Bananas : deux petites bombes théâtrales à Paris

Hélène Kuttner 12 septembre 2020
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© Vincent Fillon

Un vent de révolte souffle sur les jeunes artistes de la scène, et le théâtre leur offre, en cette rentrée un peu glacée par la crise sanitaire, un formidable tremplin médiatique. Faut-il encore, bien sûr, que des directeurs intelligents prennent le risque de programmer des textes hautement politiques et parfois dérangeants. Au Théâtre de Belleville, Guillaume Gras et sa compagnie A Table! présente Un ennemi du peuple, la pièce incendiaire d’Henrik Ibsen dans une version contemporaine et au milieu d’un public conquis, tandis qu’à La Reine Blanche Julie Timmerman poursuit, après Un Démocrate, une saga sur la prédation d’une multinationale américaine de bananes en Amérique Centrale. Acteurs brillants, texte passionnant, rythme incisif, du théâtre qui brûle et qui réveille !

Un ennemi du peuple

© Vincent Fillon

À la fin du XIXe siècle, le Norvégien Enrik Ibsen plonge sa plume dans l’encre bien noire de la corruption et de l’hypocrisie sociale dans une pièce volcanique dont le héros serait aujourd’hui… un lanceur d’alerte. Tomas Stockmann est un médecin jeune et brillant, en charge d’un centre de médecine thermale. Sa femme est la fille d’un riche industriel dont les capitaux arrosent la municipalité, elle même dirigée par un maire qui veille paternellement à la bonne santé de sa ville de cure et des revenus réguliers que l’eau de la région leur rapporte. Petits bourgeois et commerçants veillent aussi au grain, récoltent leur pécule en défendant leur bifteck, bref, tout ce petit monde récolte sa part de gâteau. Le problème survient quand Stockmann révèle, au terme d’une longue analyse bactériologique, que les eaux des thermes sont empoisonnées par une bactérie, dangereuse pour les curistes. Il tente d’alerter ses pairs, ses amis, passe par le journal local, sans s’imaginer une seule seconde que cette nouvelle ferait l’effet d’une dynamite que chacun souhaite désamorcer. L’efficacité du spectacle tient dans le fait que le metteur en scène réussit à transposer l’action aujourd’hui, sans décors ni costumes, par des répliques simples et directes qui vivifient l’action. Les spectateurs sont assis autour des acteurs qui incarnent les protagonistes, dans un thriller haletant et tragique. Nicolas Perrochet et ses camarades font preuve d’un engagement total. Une réussite !

Bananas (and kings)

© Pascal Gely

Il y a dans la nouvelle création de Julie Timmerman un souffle épique, un mélange de réalisme et d’onirisme qui évoque Angels in America, pièce fleuve de Tony Kushner qui racontait l’Amérique des années SIDA et leur lot de mensonges et de compromissions. Nous sommes ici en 1954 au Guatemala, alors que la CIA provoque un coup d’Etat pour mettre fin au mandat du socialiste Jacobo Arbenz, accusé de dangereux bolchévisme en pleine guerre froide. La multinationale américaine United Fruit Company pouvait enfin agir à sa guise en multipliant les faramineux profits déjà acquis au Guatemala, en Colombie, au Honduras et à Cuba, utilisant les populations pour produire à moindre coût et selon des méthodes militaires des tonnes de bananes et fournissant à leurs dirigeants des gratifications en nature. Le sujet est brûlant puisque la United Fruit Company sévit encore, sous d’autres appellations, et malgré les maladies qui frappent régulièrement des bananes soumises à une monoculture intensive et à de puissants pesticides. 

© Pascal Gely

Et c’est bien là le sujet de cette création, qui raconte à travers tout le 20° siècle, et depuis les westerns du XIXe siècle, comment les Américains ont assujetti des populations entières d’Amérique centrale, y ont modifié leur cultures naturelles et leurs modes de vie, pour asseoir un capitalisme de plus en sauvage. Quand le profit économique provoque des coups d’Etat, des maladies inconnues et la disparition de certaines espèces, il y a de quoi se saisir de cette pieuvre dramatique et mortifère. Dans une scénographie efficace de Charlotte Villermet, un rideau noir et deux ventilos, les personnages se succèdent sur un rythme brechtien, changeant de maquillage et de costume à vue, alternant le grotesque et le lyrique, le réalisme et le fantastique. Les quatre comédiens sont éblouissants : Anne Cressent, vibrante et d’une présence lumineuse, procureur ou indienne défigurée; Mathieu Desfemmes en businessman roublard, yoggi humaniste épris de revanche sociale ; Jean-Baptiste Verquin est un prédateur satanique, sorte de Richard III illuminé et Julie Timmerman un second couteau qui trempe dans tous les coups, totalement amoral.

À découvrir de toute urgence !

Hélène Kuttner

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