“Un jour en été” : rêves et désillusions au Poche-Montparnasse
©Alejandro Guerrero
Charmante soirée au Théâtre de Poche-Montparnasse, où Patrick Sommier réunit six nouvelles signées de deux des plus grands auteurs russes, Tchekhov et Bounine, adaptées pour la scène et jouées par un trio d’acteurs épatants. Les petits riens de l’existence deviennent des tragédies et les amours cocasses se muent en romantiques épopées. Un régal.
Une époque de liberté
A la fin du 19°siècle, entre 1890 et 1900, trente années après l’abolition du servage dans une Russie aussi vaste qu’un continent, la classe moyenne prend ses aises entre commerçants, entrepreneurs, ingénieurs et fonctionnaires, aux côtés de paysans encore pauvres, peu éduqués et mal soignés. Anton Tchekhov, qui a connu la misère et la modestie de son milieu d’origine, cherche à gagner de l’argent en rédigeant des nouvelles, courts récits composés sur la base de ses observations, pour pouvoir poursuivre ses études de médecines. Dans Le Journal de Pétersbourg (1885) paraissent «Egarés », « En terre étrangère » ou « La Sirène ». Le spectacle démarre donc avec deux fonctionnaires passablement ivres, qui viennent de faire à pied quinze kilomètres la nuit, mais dans le sens opposé de la direction où l’un voudrait emmener l’autre, c’est à dire chez lui. Le voyage absurde et halluciné des deux compères tient à la saveur de leur ivresse et de leur folie qui les mèneront… au milieu des poules.
Racisme et gastronomie

©Alejandro Guerrero
Les grands auteurs ont un talent reconnaissable dans tous leurs écrits. A travers ces récits de scènes de province, Anton Tchekhov brille par son humanité, son observation précise des comportements qu’il décrit avec une simplicité formidable, une évidente clarté. Christiane Millet, Hervé Briaux et Laurent Manzoni possèdent ce même talent, une simplicité lumineuse qui rend leur incarnation vibrante dans chacun des personnages qu’ils interprètent sous l’oeil aiguisé de Patrick Sommier. Un riche aristocrate qui fait preuve, lors d’un petit déjeuner copieusement arrosé, d’une arrogance et d’un racisme anti-français d’une violence phénoménale, face au Français qu’il a lui-même engagé comme précepteur et majordome, réduit au rôle de souffre-douleur ; un juge affamé alors que le compte-rendu d’audience tarde à être finalisé, et dont l’estomac criant famine fait exploser une faconde gastronomique qui passe en revue toutes les spécialités russes les plus alléchantes ; un bourgeois qui se retrouve avec un paquet sur son perron, celui d’un bébé emmailloté par son ancienne maîtresse qui n’est autre que sa domestique.
Misère humaine

©Alejandro Guerrero
Des personnages masculins décalés, vantards, grossiers ou lunatiques, qui prennent leurs rêves pour de la réalité, et s’arrangent plutôt mal que bien avec le présent. Mais quel humour, quelle ironie dans ces dialogues pétillants ! Seul le quatrième récit, « La maison à mezzanine », présenté comme une nouvelle, manque de clarté dans cette adaptation. Mais la dernière scène, signée Ivan Bounine, entre un officier d’âge mûr et une aubergiste, révélant une ancienne passion amoureuse, est renversante. En quelques phrases, d’une écriture très simple, le souvenir d’une liaison, douloureusement vécue par la femme, atteint l’universel des relations humaines, percutant la morale et la hiérarchie de classes. Quand on sait que Bounine, grand admirateur de Tchekhov, premier prix Nobel russe de littérature, est devenu son plus fidèle ami, on comprend comment leurs talents littéraires peuvent être liés ici par la même passion : celui de peindre la vie.
Hélène Kuttner
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