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Une Bérénice pleine d’ardeur à la Villette

Hélène Kuttner 4 octobre 2020
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© Olivier Pasquiers

Dans un halo de lumière et de chaleur, la tragédie la plus intime de Racine se joue pieds-nus, portée par les comédiens des Tréteaux de France sous la direction de Robin Renucci et sous le Chapiteau de la Villette. La langue du poète prend ici toute sa puissance dans une déchirante simplicité.

Triangle amoureux

Jamais histoire tragique n’aura été aussi simple. À Rome, Titus, le jeune empereur, qui vient de perdre son père, aime passionnément Bérénice, la reine de Palestine. Antiochus, roi de Comagène et meilleur ami de Titus, l’aime aussi en secret, car il est aussi le confident de Bérénice. Au début de la pièce, alors que Titus est attendu au sénat pour reprendre les rênes de l’empire romain, son second, Paulin, l’interpelle pour lui rappeler la loi romaine : aucun empereur romain ne peut épouser une reine et il doit donc renoncer à son projet de mariage avec son aimée. La pièce de Racine plonge donc dès la première scène dans l’inextricable pour le jeune Titus, soit épouser Bérénice et être mis au ban de son empire, soit la renvoyer en Palestine pour régner. Antiochus devient donc chargé de renvoyer l’aimée, alors qu’il est lui-même transi d’amour !

Une langue poétique pleinement incarnée

© Olivier Pasquiers

“Ce n’est point une nécessité qu’il y ait du sang et des morts dans une tragédie ; il suffit que l’action en soit grande, que les acteurs en soient héroïques, que les passions y soient excitées, et que tout s’y ressente de cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie. Mais ce qui m’en plut davantage, c’est que je le trouvai extrêmement simple.” Racine s’exprime ainsi dans la préface de la pièce, se défendant ainsi des rivaux qui chargeaient la tragédie d’innombrables actions sanguinaires et héroïques pour plaire au public. Robin Renucci, directeur des Tréteaux de France, dont l’objectif est de présenter des créations dans toute la France et dans toutes les conditions, réussit avec cette production à coller au projet de Racine. Trois jeunes gens sont devant nous, dans un dispositif quadri-frontal, habillés le plus simplement du monde, et déboulent pieds-nus sur la diagonale d’un tapis qui figure la mer Méditerranée. Un prologue, signé Nicolas Kerszenbaum, collaborateur dramaturgique, présente les personnages masqués comme tous les spectateurs, habile prologue en alexandrins qui fait sourire.

Des acteurs vibrants et vivants

© Olivier Pasquiers

Sans scénographie pompeuse, sans costumes d’apparat, dans des lumières belles et franches, se joue donc la plus déchirante des passions contrariées, et nous entendons sous les alexandrins splendides de Racine les tourments amoureux d’un triangle passionnel et fusionnel qui lie une femme et deux hommes, qui se révèlent rivaux. Julien Léonelli est Antiochus, le tourmenté, le supplicié, celui par lequel tout converge, l’éternel meilleur ami chargé des mauvaises nouvelles, qui ravale sans cesse sa passion et son ressentiment : grave, humain, tendre, le comédien révèle une technique et une assurance bouleversante. A ses côtés, Thomas Fitterer, Paulin, inaltérable dans sa veste aux galons militaires, nous envoûte par son calme impérieux. Sylvain Méallet joue un Titus d’une humanité profonde, passant de l’adolescence à l’âge adulte, balançant avec cris et larmes entre sa passion et ses responsabilités. Solenn Goix, Bérénice, une robe bleue assortie à ses yeux, qui découvre sensuellement ses épaules. Sans fard, avec l’innocence et la fraîcheur de son jeune âge, la comédienne est renversante d’émotion et de sensibilité. Et c’est d’ailleurs l’intérêt de cette production de ne pas se laisser imposer un point de vue de la part du metteur en scène en laissant les acteurs simplement jouer les mots. Tariq Bettahar (Arsace), Amélie Oranger (Phénice) et Henri Payet (Rutile) complètent généreusement cette belle distribution. Un bonheur.

Hélène Kuttner 

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