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Bêtes de scène à Paris : expo à ne pas manquer !

Sarah Meneghello 4 octobre 2020
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Salle « Les gros poissons mangent les petits © Bertrand Hugues

L’Espace Monte-Cristo prolonge son exposition « Bêtes de scène à Paris ! Les animaux dans la sculpture contemporaine ». Cette drôle de faune invite à l’émerveillement et à la réflexion, voire l’indignation. À voir, en cette Journée mondiale des animaux, et jusqu’au 20 décembre.

Créée en 2011 par deux passionnés d’art contemporain, Danièle Kapel-Marcovici et Tristan Fourtine, la Villa Datris (située à L’Isle-sur-la-Sorgue dans le Luberon) a ouvert l’Espace Monte-Cristo, dans le XXe arrondissement de Paris, en 2014. Pour la 3année consécutive, y sont présentées les nouvelles acquisitions de la Collection de la Fondation Villa Datris, où cette exposition a déjà réuni plus de 51 000 visiteurs, en 2019.

Bêtes-de-scene-Vue-de-patio-On-reconnait- l'oiseau-à-son-chant © Franck Couvreur

Vue du patio « On reconnaît l’oiseau à son chant » © Franck Couvreur

Dans cet ancien atelier de 250 m2, agrémenté de deux beaux patios extérieurs, Pauline Ruiz et Jules Fourtine proposent donc, pour ces 57 sculptures, de 29 artistes français et internationaux, une nouvelle scénographie. Le parcours, bien rythmé, nous fait traverser six salles parfaitement mises en scène.

En volume, accrochées, suspendues, ces œuvres sont particulièrement bien mises en valeur. Détournés ou recyclés, les objets sont au centre de certaines réalisations. Ainsi, Terrence Musekiwa (Zimbabwe) utilise des clubs de golf pour créer deux serpents sur le point de frapper ou bien de s’enfuir (Chinyoka muvhu). Quant à Bordalo II, il construit des animaux avec des déchets plastiques pour dénoncer les conséquences désastreuses de la mondialisation. Mais de nombreux matériaux et supports sont représentés : terre, bois, marbre, métal, dispositifs électriques et même des animaux naturalisés.

Laurent Perbos, qui se voit proposer une carte blanche, est un parfait exemple de la créativité dont font preuve certains artistes contemporains. Quand ses oiseaux n’ont pas une tête d’ampoule, ils sont affublés d’un casque de gladiateur ou d’un masque de catcheur. Doué pour les installations, ce plasticien français tire aussi les larmes, des visiteurs, en faisant pleurer des volatiles qui ont perdu leurs couleurs (voir l’article ici).

Bêtes, objets de fascination et sources d’inspiration

Également commissaires d’exposition, Pauline Ruiz et Jules Fourtine articulent le propos en trois parties, autour de titres bien choisis. D’abord, « On reconnaît l’oiseau à son chant » évoque l’animal comme objet de fascination. Les artistes leur rendent hommage sous diverses formes, depuis la préhistoire, avec les peintures pariétales, jusqu’à aujourd’hui, que ce soit avec des matériaux traditionnels revisités ou de nouveaux outils.

Ainsi, l’exposition commence par l’extraordinaire animation des fresques des grottes de Lascaux et du Pont d’Arc, à l’aide d’un ingénieux dispositif numérique (Paysage rupestre). Pour Samuel Rousseau, c’est une « collaboration avec des artistes morts il y a 30 à 40 000 ans (…), des gens qui avaient déjà inventé la perspective, le dessin animé ».

Le parcours se termine par des images de fourmis retransmises par des écrans empilés et posés au sol (Tausend, d’Ursula Palla) ! D’hier à aujourd’hui, du lointain au proche, du macro au micro, on garde bien nos repères, même si l’exposition nous réserve des surprises, qui vont provoquer un malaise grandissant, jusqu’à cette dernière salle, lieu de résilience.

On reconnaît la patte de certains artistes visionnaires. La Poule (1980) en équilibre de César et la Lampe coq (1973) de Jean Tinguely font leur show. Mais elles cohabitent sans problème avec la Poule jaune de Richard di Rosa, à l’univers haut en couleurs. À l’étage, le Poulpe en céramique de Sébastien Gouju apporte une fantaisie débridée à un fragment d’espace domestiqué. Saviez-vous que ces drôles de bête ont, en plus d’un cerveau central, huit cerveaux périphériques dans leurs octopodes ? Plutôt inquiétant, sur une étagère de salle de bain !

Ici, les animaux sont décidément représentés sous toutes leurs coutures, comme Krishna (grenouille), de Joana Vasconcelos, faïence aux couleurs vibrantes emprisonnée dans sa délicate dentelle crochetée. Volants, grimpants ou rampants, domestiques ou sauvages, à poils, à plumes ou à écailles… On trouve des animaux réalistes, et fantastiques, à la beauté familière ou à l’inquiétante étrangeté.

Bestiaire enchanté

Dans « Miroir aux alouettes », l’animal illustre nos comportements sociaux, incarnent des valeurs humaines, comme la solidarité, avec les oiseaux attachants du grec Dionisis Kavallieratos, par exemple. Le suédois Evert Lindfors puise son inspiration dans les mythes fondateurs (L’Arche de Noé). Katia Bourdarel, qui aime mettre en scène des êtres hybrides costumés, évoque la cruauté des contes et légendes, de façon extravagante (Je suis une louve).

Plus sensibles, Amélie Giacomini & Laura Sellies explorent les mutations et métamorphoses, en questionnant, elles aussi, l’identité féminine (Conques). Aux aguets, la Sentinelle de Françoise Pétrovitch, créature anthropomorphe aux oreilles dressées, semble surveiller l’installation Mononoké, ou l’esprit des choses, de Laurent Perbos, arbre peuplé d’esprits simiesques. Par ces caricatures, paraboles, allégories, les artistes nous transmettent des messages forts.

Au-delà des recherches formelles, c’est un imaginaire foisonnant qui donne lieu à de remarquables représentations. Mais la triste réalité prend le relais de la fantasmagorie. Si ces figures-là sont dotées d’un certain pouvoir, les suivantes apparaissent comme victimes de celui – dévastateur – de l’homme. Qu’ils soient forts ou vulnérables, les animaux nous ont toujours fascinés. Pourtant, une réelle menace pèse en effet sur la biodiversité et nos modes de vie engendrent une réelle souffrance (chasse, industrie alimentaire, etc.). L’exposition pose un regard critique sur la bête sauvage qui sommeille en nous.

Sauvageries humaines

C’est un singe sage, à l’allure de messager richement vêtu de la modernité qui assure la transition dans le parcours (L’Héritage des femmes). En habillant ses structures métalliques avec une variété de matériaux (plumes, graines, coquillages, perles de verre, fils colorés, feuilles d’or et d’argent, soie, lin, objets chinés…), l’indienne Rina Banerjee invente de magnifiques formes abstraites, entre animaux fantastiques et dieux protéiformes.

L’imposante tête d’éléphant du street artiste portugais Bordalo II (Plastic Elephant) semble dialoguer avec celle du lion réalisée par le russe Dimitri Tsykalov, macabre trophée de chasse conçu à partir de caisses de munitions (Head). Autre dépouille qui nous interpelle : le renard empaillé et bandé de Pascal Bernier (Accident de chasse). Quant à la nature morte figée dans le goudron de Mark Dion (Water Fawl / Water Foul), elle fait partie des œuvres saisissantes qui dénoncent le carnage. Dans un dispositif astucieux (Farm Set Piglets), cet artiste américain nous donne d’ailleurs à voir ce que les industriels nous cachent : la violence infligée aux animaux élevés en batterie.

Au-delà des débats écologiques, certains artistes amorcent des actes de réparation. À travers son Conseil de révision, Céline Cléron invite les visiteurs à se mesurer à ces animaux, souvent considérés comme inférieurs, replaçant ceux-ci à leur juste place, grâce aux toises. Ne vivons-nous pas dans un écosystème, où tout doit se tenir ?

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Art Orienté Objet, « L’Albatros », 2017 © Franck Couvreur

Dans la série des Tambours apotropaïques, Marion Laval-Jeantet et Benoît Mangin (Art Orienté Objet) réalisent des objets à caractère sacrificiel pour un monde plus équitable. Tels des chamans, ils convoquent l’esprit du lynx pour sa vue exceptionnelle, celui de l’ours polaire pour sa force protectrice et celui du caméléon pour son pouvoir d’adaptation. Ce collectif est aussi l’auteur de L’Albatros immortalisé en néons, grâce à l’électricité (ligne à haute tension) qui lui fut toutefois fatale.

Bien que virtuelle, les fourmis de Tausend clôturent l’exposition de façon lumineuse, avec ces images de billets de 1 000 francs suisses grignotés. Ursula Palla s’est inspirée d’une histoire vraie, celle d’une Chinoise qui a vu ses économies dévorées par des petites bêtes, amatrices de cellulose. Voilà, peut-être, de quoi conjurer la fin d’un monde dominé par le fric ?

Outre les visites guidées (tous les samedis, à 14h), l’équipe a concocté une riche programmation avec des propositions originales et gratuites (sauf les ateliers). Parmi les nombreux évènements jeune public : Visite à la lampe torche, le 9 octobre ; atelier créatif (tout public) : Bestiaire fantastique, le 28 novembre ; Pour se coucher moins bête, petite histoire des animaux dans l’art (cycle de conférences), le 2 décembre. L’accueil est chaleureux ; la médiatrice, Léna Larrasquet, intarissable et passionnée. Venez nombreux (attention ! Places limitées, réservation indispensable).

Sarah Meneghello

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