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    “Vudú (3318) Blixen” ou la performance sacrificielle expiatoire d’Angélica Liddell

    Hélène Kuttner 28 mars 2026
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    ©-Luca-del-Pia

    À l’Odéon, l’artiste espagnole présente le premier volet de sa trilogie des funérailles, dont on avait pu découvrir Dämon, second volet autour des funérailles d’Ingmar Bergman, lors du dernier Festival d’Avignon. Sous la forme d’un rituel sacrificiel, suivi d’une épiphanie grandiose, partagés avec le public durant plus de cinq heures, Angélica Liddell bataille en toréro au seuil de la vie, de l’amour et de la mort, en compagnie du Diable. Impressionnant.

    Habitée

    Depuis 2010, et grâce au Festival d’Avignon, les spectacles en forme de performances d’Angélica Liddell défraient la critique et enflamment le public, par la forme éminemment provocante et les thèmes féroces qu’ils charrient. Le nom de sa compagnie, Atra Bilis, en latin « bile noire » constitue en lui-même le fil rouge de ses spectacles à la violence et à l’esthétique radicale, qui conspuent la médiocrité humaine et célèbrent la fulgurance de l’art, comme chez Antonin Arthaud, Georges Bataille ou le cinéaste japonais Mishima. C’est elle, avec sa parole puissante et son corps, la principale actrice des cérémonies auxquelles elle convie souvent, comme ici, des acteurs amateurs et des danseurs. Aujourd’hui, elle trouve en Karen Blixen, baronne et écrivaine danoise, une soeur de coeur et d’écriture, partie vivre en Afrique, épouse malheureuse d’un baron volage et folle amoureuse d’un chasseur qui va se tuer en avion. Ce roman autobiographique, le réalisateur Sydney Pollack en avait fait un film célèbre, Out of Africa avec Meryl Streep et Robert Redford. Blixen, dans un élan au romantisme ténébreux, aurait offert son âme au diable, à condition que celui-ci fasse de sa vie un récit digne d’être écrit. Dans une scénographie entièrement enveloppée d’un tissu bleu céleste, Liddell, en robe rouge sang et en manteau léopard, perce des dizaines de sacs emplis de chrysanthèmes blancs qu’elle dispose en bouquets à même le sol. « Ecris moi que tu m’as aimée ! » crie l’actrice munie d’un micro garni de longs poils blonds, comme d’une queue de cheval, tandis qu’elle chante d’une voix cassée, caressante ou chouinante, douloureuse ou railleuse, Ne me quitte pas de Jacques Brel. La voix rauque se fait corps hurlant, voix superbement mouvante de l’actrice clamant sa révolte à l’égard de l’aimé qui l’a trahie, chantant la mélancolie intimement liée à un amour désespéré.

    ©-Luca-del-Pia

    L’art pour exorciser la souffrance

    Dès lors, la révolte amoureuse, la haine de l’homme pervers, le pacte cynique avec le Diable, le combat pour l’amour de l’art, féroce et sans compromissions, seront les axes de cette performance assez hallucinante qui prend aussi la forme d’une logorrhée verbale inextinguible, comme si la plume d’Angelica sur le papier se changeait en couteau sur le plateau, et que le sang de la vengeance coulait aussi à flots. À califourchon sur un cadavre ensanglanté, perçant une nouvelle fois des sacs de blé qu’elle déverse sur le plateau, c’est un Christ ensauvagé, jeté en pâture sur un lit de blé, qui se débat comme un beau diable jusqu’au trépas tandis que des jeunes vestales nues, aux longs cheveux, se ruent pour dépecer le corps du défunt. L’amour trahi mène à la mort, et tous doivent y passer. Joe Dassin chante Et si tu n’existais pas, et Lidell poursuit avec le film de Zulawski L’Important c’est d’aimer, amour et haine se donnant la main tandis qu’à la vue de couples âgés et d’enfants qui passent devant ses yeux, l’héroïne se saisit d’un couteau pour tenter de tous les tuer. « Je n’avais d’autre choix que d’enterrer ma haine sous des tonnes de tendresse », conclura-t-elle un peu plus tard. 

    ©-Luca-del-Pia

    Sacrifice total

    Liddell passe son temps à mourir sur la scène, mais c’est grâce à la scène, et au don d’elle même au public, que la Madrilène continue de faire battre son cœur. Ses parents sont tous les deux morts, elle se considère comme une orpheline de soixante ans, sans enfants, qui attend patiemment la mort. Les films en noir et blanc de sacrifices d’animaux en Afrique, la présence de bestiaux sur scène que l’on étrangle et que l’on plume, le vin et le lait qui sont versés par litres entiers sur la tête de l’actrice, à l’instar des performances hallucinées de l’activiste viennois Hermann Nitsch dans les années 60, témoignent de la violence du geste qui accompagne la cruauté des mots. Le Requiem de Mozart ou la musique sacrée de Bach soutiennent le souffle sacré de cette communion spirituelle ou Lidell en robe blanche, dans une scénographie rouge comme une toile de Rothko, convoque l’humanité entière sur la scène, se confie avec une douceur apaisée sur les marques du temps et le vieillissement, l’ironie des tumeurs qui menacent et la démence qui nous guette. Seule avec Dieu et surtout le Diable, elle convoque même un notaire pour organiser son enterrement, sans bougies, mais avec du Bach, le corps enveloppé d’une robe blanche dans un cercueil blanc et des chrysanthèmes rouges. On entend quelques uns des 101 coups de canon qui doivent être tirés, avec un panache napoléonien. Le public suspend son souffle et nous respirons tous en choeur.

    Hélène Kuttner 

     

     

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