Jusqu'au 19 juin
Mise en scène de Muriel Mayette
L'homme de théâtre italien Dario Fo, Prix Nobel de littérature en 1997, fait son entrée au répertoire de la Comédie-Française. C'est un théâtre de la révolte, destiné au peuple et fustigeant l'injustice et les puissants de ce monde, qui s'immisce dans l'ancestrale Maison. A l'occasion de ce choix dont il faut relever le caractère audacieux pour l'institution dont elle est l'administrateur, Muriel Mayette met en scène un spectacle jubilatoire.
Dario Fo s'appuie ici sur les mystères qui se jouaient sur les parvis d'églises au Moyen-âge en les mâtinant avec délice d'un esprit de bouffonnerie, de comedia dell'arte, de mime et de tradition orale, bref, de tous les ingrédients qui produisent un théâtre joyeux et décapant. Sous la forme d'une série de tableaux mettant en scène les légendes populaires et les récits bibliques, il renoue avec un art de la comédie qui donne la parole au peuple, débarrassant avec brio l'histoire officielle de ses atours mystificateurs. Pour cela, rien de mieux que de replacer le comédien dans son rôle de troubadour qui attire l'attention de tous, y compris des plus humbles, et qui se fait jongleur au sens propre, c'est à dire habile joueur de mots et par là révélateur de sens.
Lors de la création de Mystère bouffe en 1969, Dario Fo seul en scène au milieu des spectateurs, a littéralement interpellé l'auditoire avec un jeu haut en couleurs, grotesque, hilarant, hors de tous les sentiers battus, et en entremêlant au texte initial une grande partie d'improvisation ainsi qu'une langue artificielle inspirée de dialectes italiens. C'est cette démesure que l'on pourrait regretter dans la mise en scène actuelle qui ne franchit pas tous les paliers du discours irrévérencieux. Les grincheux diront qu'ils assistent à une série de saynètes interprétées par plusieurs comédiens narrant aux spectateurs les épisodes bibliques (La Cène, la résurrection de Lazare...) comme autant de contes satiriques où le clergé devient la risée générale. Mais si l'on peut déplorer quelques manques, quelques retraits quant au délire intrinsèque du texte, mieux vaut se réjouir des railleries hilarantes offertes au public considéré comme digne de discuter de la vérité historique plutôt que d'écouter des contes à dormir debout.
Muriel Mayette ne recule pas devant une composition picturale en fond de scène dont l'esthétisme soigné et hissé par une musique d'Arthur Besson, tranche furtivement et fortement sur l'ensemble festif. Ces incursions, que seule une mise en scène personnelle assumée pouvait autoriser, gomment parfois des effets comiques tels que le Christ glissant de la croix, mais elles accentuent le paradoxe entre la déformation des évangiles par le pouvoir et la puissance saisissante d'un message d'amour. Muriel Mayette propose également aux comédiens du Français une magnifique affirmation de leur personnalité où leur maîtrise permet une percée époustouflante de caractères, d'inventivité et de générosité. La raillerie de l'imagerie biblique s'étoffe grâce à eux du plaisir éminemment théâtral de palper quasiment le don du comédien, à savoir sa fantaisie intime, son grain de folie et son sens interprétatif, qui rendent ainsi irrésistibles Stéphane Varupette ou Christian Hecq.
Moment fort de ces facéties éclairées, la scène finale relate la naissance du jongleur, autrement dit la métamorphose de l'homme humilié en homme qui se révolte et appelle à la fraternité face à l'injustice. Dans cette insoumission salvatrice où des flammes subitement encadrent le plateau, le comédien Hervé Pierre, drôle et bouleversant, condense la souffrance d'un homme et sa grandeur dès lors qu'il s'insurge, atteignant par là le coeur d'une humanité bafouée que Dario Fo anoblit et que Muriel Mayette met en scène avec ardeur dans un lieu où cette programmation est déjà en soi une revigorante impertinence, quoiqu'en pensent les esprits chagrins.
Cassandre Bournat.
Mystère bouffe et fabulages de Dario Fo
Version 1 et 2
Texte français de Ginette Herry, Claude Perrus, Agnès Gauthier, Valérie Tasca
Mise en scène de Muriel Mayette
Avec (en alternance) : Yves Gasc, Catherine Hiegel, Véronique Vella, Christian Blanc, Alexandre Pavloff, Hervé Pierre, Stéphane Varupenne, Christian Hecq
Et les élèves-comédiens de la Comédie-Française : Camille Blouet, Christophe Dumas, Florent Gouëlou, Géraldine Rogez, Chloé Shmoutz, Renaud Triffault
Jusqu'au 19 juin
En matinée à 14h, en soirée à 20h30
Prix des places : de 5€ à 35€
Renseignements et location : tous les jours de 10h à 18h aux guichets du théâtre ou au 0825101680 (appel surtaxé)
Comédie-Française – Salle Richelieu
Place Colette
75001 Paris
Bus 21, 27, 39, 48, 67, 68, 69, 81, 95
Métro Palais-Royal Musée du Louvre (ligne 1 et 7), Pyramides (7 et 14)
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