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    “L’Odyssée, une histoire pour Hollywood” : la saga mythique de Warlikowski

    Hélène Kuttner 15 mai 2022
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    © Magda Hueckel

    Dans une scénographie impressionnante, les fabuleux comédiens du Nowy Teatr de Varsovie incarnent les figures mythiques de l’Odyssée d’Homère et de la Shoah, dont une rescapée héroïque qui rêve de voir s’incarner son histoire avec Elizabeth Taylor. Un maelström d’images et d’histoires signé Krzysztof Warlikowski qui tente de percer les murs de l’amnésie collective par ce mystérieux voyage.

    Encagés

    Que reste-t-il de l’histoire des Grecs, de celle d’Ulysse combattant les barbares et revenant une centaine d’années après, les mains ensanglantés de ses crimes, les yeux secs d’avoir trop pleuré, sans mots de consolation devant ses enfants et Pénélope sa femme qui reste muette de douleur ? Ulysse le Grec, qu’incarne le très vieil et magnifique acteur Stanislaw Brudny, ressemble étrangement à Shayek (Mariusz Bonaszewski), le mari de l’incroyable Izolda Regensberg, qui fut emprisonné et déporté par les Nazis et que son épouse suivit et chercha à sauver, courant des risques jusqu’à se faire elle même interner pour le sortir du ghetto. Izolda, qui est jouée magnifiquement dans le spectacle par Ewa Dalkowska, est une Polonaise qui assiste au meurtre et à la déportation de nombreux Juifs et qui va se faire passer pour une infirmière allemande quand elle est internée à Auschwitz, après avoir été torturée par la Gestapo. Un personnage de femme hors-norme, qui traverse le spectacle avec ce statut de victime héroïque, campée quand elle est jeune par Maja Ostaszewska que l’on voit ramper derrière les barreaux d’une cage mobile, au pied de son bourreau SS. 

    Cauchemar virtuel

    De fait, à voir les tableaux se succéder avec la virtuosité des plans de caméras qui fouillent les entrailles des personnages, les murs glisser sur l’immense plateau de la Colline, de la chambre de torture d’Izolda au repas de retrouvailles d’Ulysse, du bureau d’écrivain d’Hanna Krall, écrivain vivant et véritable dépositaire du témoignage d’Izolda, avant que cette dernière ne croise Elizabeth Taylor pour lui demander d’incarner son personnage dans un film produit à Hollywood. L’histoire d’Izolda est donc vraie, c’est Hanna Krall qui l’a racontée dans « Le Roi de Coeur » et « Les retours de la mémoire », qui irriguent le texte de Warlikowski et Piotr Grusczyński. Et c’est sur un plateau cinéma, avec Roman Polanski (Pawel Tomaszewski) qu’Elizabeth Taylor, la célèbre actrice aux yeux violet, jouée à la perfection par la fine Magdalena Cielecka, discute du projet avec un Robert Evans insupportable de fatuité et de narcissisme (Marek Kalita). Le choc de cette terrible histoire sacrificielle ne peut qu’être digéré par Hollywood qu’avec du sexe et du sang, dans la course aux dollars que nécessite une gabegie de décors et d’effets spéciaux. Et c’est cela qui est montré, moqué avec beaucoup d’humour et d’esprit, dans un extrait filmé : l’incapacité de raconter ces histoires indicibles par l’intermédiaire de la fiction.

    Claude Lanzmann et Hannah Arendt

    Les deux moments choc, sont ceux où la fiction du théâtre fait exploser l’atroce réalité de la vérité historique. Tout d’abord, avec l’incroyable et nostalgique rencontre de la philosophe juive allemande Hannah Arendt (Malgorzata Hajewska-Krzysztofik) exilée vers la France puis les Etats-Unis en 1933, avec Martin Heidegger, son ancien amoureux (Andrzej Chyra) philosophe adhérant au Parti Nazi, en pleine forêt noire, alors que ce dernier, expulsé de l’université après la guerre, est réduit à philosopher avec les arbres, tandis qu’un moine bouddhiste en vadrouille l’interroge sur ses douteuses compromissions. On passe plus tard à l’extrait du film Shoah de Claude Lanzmann, un documentaire ou le réalisateur opiniâtre interroge un témoin des camps, coiffeur qui coupait les cheveux des déportés, dans un salon de coiffure reconstitué pour l’occasion en Israël. C’est Wojciech Kalarus qui interprète le cinéaste donnant une conférence sur l’impossibilité de réaliser des films de fiction sur l’Holocauste. Dans une scène finale merveilleuse, un Dibbouk aérien s’invite dans la maison d’un rabbin, pour en sortir de manière magique. Et c’est sur ce mystère d’une vengeance obscure et maligne, romanesque et ancestrale, que s’achève ce spectacle. Les Dieux sont morts et c’est à l’Homme de se souvenir et d’agir, pour dépasser son sentiment de culpabilité.

    Hélène Kuttner 

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