“Giulio Cesare in Egitto” : une éclatante fête baroque
© Vincent Pontet
Pour sa première direction orchestrale, le contre-ténor Philippe Jaroussky, à la tête de son ensemble orchestral Artaserse, nous offre l’un des plus beaux opéras de Haendel servi par une brillante distribution vocale et dramatique dont la soprano Sabine Devieilhe. Malgré une mise en scène peu intéressante, César et Cléopâtre continuent de nous enchanter dans cette production du Théâtre des Champs-Elysées très applaudie lors de la première.
Une première mémorable

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On l’attendait avec ferveur, et lui se préparait depuis longtemps à diriger cette oeuvre qu’il connaît sur le bout des doigts et de la baguette, pour avoir souvent chanté le rôle de Sextus. A la tête d’un orchestre baroque amoureux de Monteverdi, de Cavalli ou de Haendel, le contre-ténor Philippe Jaroussky prouve aujourd’hui qu’il maîtrise la direction d’orchestre avec une élégance et un doigté irréprochables, s’attachant à faire le lien constant entre les musiciens et les chanteurs, au fil d’une conversation musicale fine et sensible jamais rompue. Animée, théâtrale, mélodramatique, sa baguette minutieuse conduit les instrumentistes à travers les épisodes sanglants d’une histoire d’amour et de pouvoir dans lequel chacun des personnages va pouvoir longuement exprimer son ressenti, comme un personnage de théâtre le ferait lors d’une longue réplique. Georg Friedrich Haendel s’est attaché en 1724 à composer des récitatifs et des airs qui puissent mettre en valeur la virtuosité des solistes en provoquant la passion et les larmes des spectateurs.
Scénographie moderne

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Dans une boite à jouer toute blanche, apparaît un Jules César en costume gris trois pièces, marionnette gesticulante et empêchée par un entrecroisement de fils rouges qui donnent le ton d’une terrible fatalité. On connaît dès le départ le sort funeste de l’empereur qui perdra pour avoir pénétré en Egypte les attributs de son pouvoir, terrassé par la beauté et la magie de son amoureuse Cléopâtre. Le metteur en scène Damiano Michieletto souligne au trait rouge ce qui relève de la symbolique, comme la présence récurrente du fantôme de Pompée, cadavre nu arpentant la scène à la manière d’une statue de commandeur, victime de la barbarie de Ptolémée, alors que Jules César promène sa nonchalance avec la passivité cinématographique de Bill Murray dans « Lost in Translation » de Sofia Coppola. Gaëlle Arquez défend son personnage de César avec une assurance tranquille, timbre chaud et finesse mélodique, face à un Ptolémée joueur et d’une cruauté sadique, admirablement interprété par le contre-ténor Carlo Vistoli, qui joint avec une redoutable technique une vitesse de vocalises incroyable à un jeu théâtral d’une perversion achevée.
Distribution éclatante

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Il faut dire que tous les interprètes, dans cette production, rivalisent de talent et de brio, pour le grand bonheur du public qui n’a eu de cesse de les ovationner. Franco Fagioli compose un Sextus magnifique de fragilité et de colère, au fil d’une présence athlétique où la chaleur des notes aiguës et filées se heurte à la violence du médium tragique, traversant des états de douleur et de grâce avec la sensibilité d’un Saint-Sébastien. Sa mère dans l’opéra, Cornélie, veuve de Pompée, est admirablement incarnée par la mezzo Lucile Richardot qui donne à son personnage une gravité tragique, projetée et parfaitement maîtrisée. Son prédateur sexuel, Achille, trouve en Francesco Salvadori un interprète exemplaire, stature athlétique, puissance de feu et de glace, cassant et réfrigérant, tandis que le tribun romain Curio (Adrien Fournaison) défend gravement sa maîtresse, et que Nireno, le confident de Cléopâtre, chanté par le contre-ténor Paul-Antoine Bénos-Djian, protège la Reine égyptienne.

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On ne présente plus la soprano colorature Sabine Devieilhe, reine du chant baroque et qui poursuit une carrière internationale. Sa prestation ici s’apparente à un chant céleste, voix suspendue à des hauteurs acrobatiques, qui vrille, tricote et vocalise avec l’apparente simplicité de l’enfance, pour redescendre à la manière d’une étoile filante et s’amarrer à un plateau de médiums mélancoliques. Reine déguisée en femme de chambre, aiguisée et mutine actrice de Buñuel, elle se mue en vamp façon Rita Hayworth en perruque rousse et robe fourreau vert émeraude, avant de disparaître sous un masque animal, déchirante de langueur et détruite par le chagrin. Une Cléopâtre aérienne et attachante, à la finesse explosive, d’une inventivité et d’une perfection vocale mémorable. Une production qui fera date.
Hélène Kuttner
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