“The Confessions” à l’Odéon, un magnifique portrait de femme signé Alexander Zeldin
© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon
Comment devenir soi ? Comment advenir à soi même en dépit des carcans sociaux, sexuels et économiques, quand on est une femme d’un milieu ordinaire au milieu du vingtième siècle, en Australie ? Le Britannique Alexander Zeldin, dont on a admiré Love récemment au Théâtre de l’Odéon, nous revient aujourd’hui avec un magnifique portrait de femme, inspiré par sa propre mère, pour laquelle il crée une pièce avec neuf interprètes, véritable traversée intime d’une époque qui a vu naître l’émancipation des femmes, leur droit à s’affirmer et à dire non. Une pièce qui parle aussi d’amour, rarement aussi bien représenté. Un spectacle repris fin septembre au Théâtre de l’Odéon dans le cadre du Festival d’Automne.
Raconteur d’histoires

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon
Alexander Zeldin, qui fut l’assistant de Peter Brook et de Marie-Hélène Estienne, est un story teller, un raconteur d’histoires. Son théâtre ouvre des boites de vie, une réalité qu’il tisse avec un savoir faire d’une finesse unique afin de la recréer, d’en exhaler ses saveurs, son amertume et ses joies. Son propos est toujours de s’attacher à l’humain, aux sentiments et aux émotions, pour en révéler le souci du collectif, du politique. C’est l’individu qui prime, pour évoquer la société. Alice, sa mère dans le spectacle, est née en 1943 en Australie, dans un milieu ouvrier. Eryn-Jean Norvill, comédienne australienne, l’incarne somptueusement. C’est elle, jeune fille, en robe rouge de poupée, qui nous ouvre le rideau de velours de sa vie, avec son visage plein et sa blondeur enfantine, sa grâce étonnante. Sa mère âgée, le visage fatigué par la vie, fantôme au sourire chaleureux, apparaitra comme un lutin au coin de chaque tableau du spectacle, comme on veille à surveiller chaque détail d’une reconstitution historique.
Spectateurs complices

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon
Dans la salle éclairée, nous sommes les spectateurs complices de ces éclats de vie dense que Zeldin et son équipe reconstituent avec un décor léger, ouvert, minutieusement réaliste, qui nous plonge dans les années 1960. Alice et ses copines de classe à la fête des cadets, Alice qui rate son admission à l’université malgré le coût du lycée, coupable de faire peser cela à ses parents. Alice qu’on met dans les bras d’un officier de marine, lors d’un repas arrosé, alors qu’elle aspire seulement à s’instruire, à suivre des cours de littérature et de poésie. Simone de Beauvoir n’est pas loin qui lui fait des œillades, mais il faut bien vivre quand on n’est pas issue d’une famille bourgeoise. Et c’est Annie Ernaux qui inspire aussi l’auteur, ouvertement francophile. On traverse donc le temps, les repas et fêtes de famille s’emballent, mais le couple craque, sans enfant et sans désir, à la suite d’un malencontreux geste du mari envers l’héroïne qui va agir comme un électrochoc.
Comédiens brillants

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon
Les transitions qui poussent Alice à quitter l’Australie pour s’installer en Italie, puis à Londres dans les années 70, déterminent déjà sa volonté farouche de vivre sa vie, de courir les musées et les oeuvres d’art, pour surpasser la violence sociale et celle qu’elle subit en tant que femme. Même à Londres et dans un milieu artistique totalement libéré, Alice subira encore une violence machiste insupportable. L’auteur-metteur en scène recompose tous ces fragments de vie et d’époque avec une élégance remarquable, un sens de l’élipse et une fluidité qui nous bouleversent totalement. On comprend tout, mais grâce à une mise en scène et au jeu merveilleux des comédiens d’une sincérité éblouissante. Joe Bannister, Amelda Brown, Jerry Killick, Lilit Lesser, Brian Lipson, Pamela Rabe, Gabrielle Scawthorn et Yasser Zadeh multiplient les personnages et honorent cette histoire comme Zeldin aime dire que le théâtre doit honorer la vie. En Jacob, l’homme qu’elle va finir par choisir toute seule, Alice honore enfin sa vie et donner naissance à deux garçons, dont Alexander qui lui offre en retour cette histoire pour nous la faire partager. Une sacrée belle idée du théâtre et de la vie.
Hélène Kuttner
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