“Valentina” de Caroline Guiela Nguyen : le théâtre comme un cœur qui bat
©JeanLouisFernandez
Au Théâtre de la Ville-Les Abesses, Caroline Guiela Nguyen propose un bijou de spectacle en forme de conte miraculeux. L’histoire d’une mère et de sa fille unies pour se sauver toutes deux, entre la Roumanie et la France. Bouleversant.
Un conte contemporain
Caroline Guiela Nguyen, autrice, metteuse en scène et réalisatrice, tisse depuis une vingtaine d’années, avec des collaborateurs fidèles, une multitude de créations personnelles saisissantes, souvent adossées à un collectif puissant. Son théâtre s’inspire et s’écrit en partant d’inconnus qui vivent souvent en situation difficile, et se monte avec des professionnels et des amateurs. Son art est soucieux de parler du monde qui nous entoure, que la créatrice explore avec une acuité de documentariste et une finesse artistique d’esthète. En 2017, avec Saïgon que l’on a découvert au Festival d’Avignon, le public était plongé en direct au coeur d’un restaurant vietnamien dont les protagonistes, tous ballotés sur les chemins de l’exil et des conflits coloniaux, tentaient de survivre en cuisinant. En 2024, le triomphe de Lacrima, qui raconte la création d’une robe de haute-couture, destinée au mariage d’une princesse, entre Paris, Mumbaï et Alençon, mena l’équipe dans la France entière et dans le monde. Cette fois, Valentina colle au format d’un conte, évoquant les difficultés de traduire et d’interpréter une réalité pour des étrangers qui arrivent en France. Cinq comédiens, une petite fille de 9 ans, sa mère malade, son père loin d’elle, son institutrice et le cuisinier de l’école, d’origine roumaine, vont nous plonger dans une histoire de cœur, de langage et d’émotions.
Entre réalité et mensonge

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« Il était une fois en Roumanie une maman malade du coeur. » Mais c’est en France que l’on peut soigner, théoriquement, ces pathologies complexes. Elle décide donc de partir avec sa fille en France, laissant son mari continuer de travailler en Roumanie. Comment se faire comprendre, expliquer une lourde pathologie, quand on ne maîtrise pas du tout la langue, d’autant qu’elle est complexifiée par le vocabulaire médical ? Dans une scénographie à la beauté magique (Alice Duchange), exposant dans un autel nacré de violet un cœur grandeur nature, puis un autre, gonflé de muscle et de sang, qui pulse et bat durant tout le spectacle, en se recouvrant progressivement de fleurs colorées, les scènes s’enchaînent avec la fluidité naturelle d’un récit suspendu entre le réel et le fantastique. Les lumières, la musique envoûtante, transforment cette réalité en une fable miraculeuse qui, grâce au talent immense des interprètes, nous bouleversent totalement. Angelina Iancu, en alternance avec Cara Parvu, qui interprète Valentina, la petite fille, est incroyable d’authenticité, de vitalité et de grâce. Parfaitement bilingue, c’est elle l’interface, l’interprète de sa mère, puissante Loredana Iancu, perdue et rejetée par le système hospitalier qui ne peut comprendre la langue roumaine. Excellente élève, Valentina devra rester auprès de sa mère pour l’accompagner à l’hôpital et défendre sa cause : pouvoir obtenir éventuellement une greffe du cœur.
Au cœur des mots

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Les dialogues et les scènes s’enchaînent, rythmées par le flot de mots roumains, traduits à la vitesse de l’éclair par Valentina et le cuisinier de son école, campé par la violoniste Marius Stoian. La directrice et la médecin, jouées par la formidable comédienne Chloé Catrin, sont les représentantes du monde réel. Celui dans lequel il est bien difficile, quand on est allophone de se faire entendre. Que faire sinon inventer des mensonges pour manquer l’école et sauver sa mère ? Avec beaucoup d’humour, une énergie et une intelligence virtuose, la gamine s’arrange, invente, tricote, une réalité qui peut sauver sa mère, mais qui va aussi la faire couler. Et c’est le moment où cette charge douloureuse s’inverse : pour soulager la vie de sa mère, c’est Valentina qui prendra en charge sa maladie de cœur, c’est elle qui deviendra malade. La petite fille, héroïne surdouée, va faire jaillir un miracle : celui de la vie qui revient, portée par les mains d’une petite fille de 9 ans. On rit, on pleure, les violons de Marius Stoian et de Paul Guta, qui joue le père, nous emportent, comme la vidéo de Jérémie Scheidler avec ses gros plans sur les émotions. Grâce à cette réalisation et cette interprétation au cordeau, le spectacle ravit petits et grands, tant le théâtre colle au présent et à nos rêves.
Helène Kuttner
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