« Chiens » ou la liturgie du porno par Lorraine de Sagazan
©JeanLouisFernandez
Dans une création chorale, où les cantates de Bach sont magnifiées par des superbes interprètes, Lorraine de Sagazan s’empare de la question de l’exploitation du corps féminin dans l’industrie pornographie, à la lumière d’un procès où seront jugés une quinzaine d’hommes face à des femmes détruites par les maltraitances et les humiliations sexuelles. Un spectacle superbe, puissant d’émotion et de beauté, d’où on ressort chaviré.
« C’est en cadavre que tu m’aimes »
La scénographie, superbe, déploie dans des lumières claires-obscures un sol chamarré de lambeaux roses et violacés, à l’aspect visqueux. Au fond du plateau, un monticule de vêtements déchirés, aux teintes pastelles, charnier géant qui rassemble la douleur séculaire des femmes, la solitude des jeunes filles exploitées, par le viol ou la maltraitance. La bulle suspendue au plafond éclaire le propos comme dans une bande dessinée, elle laisse apparaître la narration, révèle les extraits de témoignages des vidéos, soit du côté des femmes victimes, soit de celui des prédateurs pornographes. Les chanteurs et les musiciens viennent du fond de la scène, infusant au spectacle une sublime beauté musicale par ces chants et ces cantates adaptées par Othman Louati et dirigés par Romain Louveau. Cette musique céleste, chantée par de jeunes interprètes au talent magnifique et arrangée de manière subtile, vient heurter la violence du spectacle et sa crudité. D’ailleurs, le texte des deux cantates sacrées de Jean-Sébastien Bach a été modifié, et porte les stigmates de la souffrance féminine chantée avec incandescence. Chiens est le quatrième volet de l’exploration de l’institution judiciaire menée par la metteure en scène et son équipe depuis 2020. Après La vie invisible, Un sacre et Leviathan, cette création interroge le lien entre l’héritage biblique, la place de la femme dans l’imagerie liturgique, celle des vierges et des martyres, et l’invisible déchéance des femmes sacrifiées aujourd’hui par la prédation pornographique.
Corps adorés et canonisés

©JeanLouisFernandez
La jeune fille qui s’exprime au début du spectacle, par la voix déformée de l’excellent Vladislas Galard, est une jeune femme qui a participé à ces vidéos pornographiques par le biais des réseaux sociaux et d’une manipulation démoniaque. Le visage masqué par un voile, la voix déformée, le comédien se fait tour à tour la victime où l’intermédiaire pornographe qui va conduire cette jeune fille, comme des dizaines d’autres, à participer activement au tournage de ces vidéos diffusées ensuite dans le monde entier, contrairement de ce que l’on a promis aux jeunes femmes. Sur les deux piliers de côté, un avertissement prévient que des scènes de violences sexuelles, d’humiliations racistes et sexistes peuvent heurter la sensibilité du public, libre de quitter s’il veut la salle quand il veut. Certains extraits des propos enregistrés ou rapportés après enquête auprès du site de vidéos pornos French Bukkake, et notamment de son patron Pascal Ollitrault, sont totalement insoutenables : propos racistes, sexistes qui permettent aux femmes d’être violentées et insultées et que la Cour de cassation, dans son jugement de mai 2025, vient de reconnaitre -première dans ce genre d’affaires- comme circonstances aggravantes. Sous prétexte de réaliser des œuvres d’art, la violence sexuelle bat tous les records, les coups et les insultes pleuvent. Si les mots sont sanglants, déchirants, les personnages qui peuplent la scène, chanteurs, musiciens et acteurs, obéissent pourtant à une chorégraphie rassurante, une procession languide et douce de jeunes femmes en robes de dentelle blanche, alors que des chanteurs à tête de chien finissent par être tenus en laisse, dans des lumières chaudes. Certaines images sont saisissantes, silhouettes de jeunes saintes unies par la sorrorité, se saisissant de mitraillettes pour renverser l’ordre patriarcal du monde.
« Ni pardon, ni grâce, ni rédemption »
« Les chiens que l’on détache deviennent des loups » dit une jeune femme. Et ces loups réclament la liberté de sauver les banlieues française en « vidant les couilles » des jeunes délinquants. Le porno à la rescousse de l’action politique, où l’insensé prétexte d’une industrie qui a pris, avec l’essor d’Internet, une tendance nette en direction de la déshumanisation des femmes. Pour alléger le propos, comme des récréations ludiques, les deux acteurs du spectacle, Vladislas Galard et Léo-Anthonin Lutinier, en slip et en débardeur camionneur, silhouettes quasi-jumelles, font diversion en interrogeant le propos, en interpellant la metteure en scène. Mais que font donc ces deux « mâles cis-genre »au milieu de cette armée de femmes en guerre ? Ils se chamaillent, se moquent du spectacle, et dialoguent même avec leur patronne, Lorraine de Sagazan, qui les trouve très mignons ! Une manière de faire diversion, et de rassurer la gente masculine… avant de songer à l’hypothèse de disparition totale, salutaire, de la gente masculine. Le propos est pour le moins radical, il s’affirme comme une réponse directe aux nombreuses jeunes femmes touchées par la culture systémique du viol, qui subissent de manière ancestrale la prédation masculine de leurs corps, à l’instar de la colonisation de territoires. A la fin du spectacle, Lorraine de Sagazan nous révèle l’interview réelle d’une des jeunes femmes, Daphné, à la veille du procès, avec ses doutes, ses angoisses et ses désirs. Avec une lucidité impressionnante, la jeune femme révèle la sexualisation systématique de la domination et le traumatisme qui conduisent parfois certaines filles à mettre fin à leurs jours, et dans tous les cas les poursuivent tout au long de leur existences. « Maintenant que l’on sait tout cela, interroge la metteure en scène, que faisons-nous ? » Car en tant que société nous sommes tous coupables.
Hélène Kuttner
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