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    “Edouard III” : un Shakespeare inédit et splendide

    Hélène Kuttner 25 janvier 2026
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    "Edouard III" © Simon Gosselin

    Au Théâtre de la Tempête, le metteur en scène Cédric Gourmelon monte pour la première fois une pièce méconnue de Shakespeare, en embarquant une dizaine de comédiens de générations différentes. L’amour, la guerre, les rivalités, les trahisons, la politique, tous les thèmes du grand Will sont traitées ici dans une langue sublime et poétique en diable. Un vrai régal !

    Un chef-d’œuvre oublié

    © Simon Gosselin

    Découvrir une pièce oubliée, jamais montée du plus grand auteur dramatique mondial, c’est un peu tomber sur une pépite que l’on doit polir, analyser pour en connaître la valeur intrinsèque. Ecrite et imprimée à la toute fin du 16° siècle, elle dut attendre quelques siècles pour être réintégrée dans la collection originale des pièces de Shakespeare, et elle figure aujourd’hui dans la Pléiade en français grâce à la belle traduction de Jean-Michel Desprats et Jean-Pierre Vincent. On suspecte l’autre auteur anglais, Marlowe, d’avoir peut-être collaboré à l’écriture, mais personne n’est sûr de rien. Une chose est certaine aujourd’hui, c’est que l’on peut saluer le formidable geste artistique accompli par Cédric Gourmelon qui a dépoussiéré la pièce, en a saisi la formidable puissance comique et tragique et a mis sur la scène, avec dix comédiens, ce formidable concentré d’humanité qu’est Edouard III. La pièce raconte les principaux épisodes de la vie du roi d’Angleterre, ses luttes de pouvoir en politique, car il revendique le Royaume de France et conteste la présence sur le trône français de Philippe de Valois, mis sur le trône en raison de l’ancienne loi salique qui interdisait aux femmes de régner. Exit donc Isabelle, la fille de Philippe Le Bel, qui est la propre mère du jeune Édouard III. C’est donc à lui seul, puis à leur fils, qu’il revient de diriger le royaume de France. De 1327 à 1377, durant cinquante ans, le monarque va engager le royaume dans ce qui va s’appeler la Guerre de Cent Ans avec ses batailles sanglantes et interminables.

    Clarté du propos et poésie de la langue

    © Simon Gosselin

    Cédric Gourmelon choisit avant tout de nous faire entendre et comprendre le texte, qui est d’une stupéfiante beauté. Pour cela, il a choisi des comédiens magnifiques, avec dans le rôle titre Vincent Guédon, totalement habité, stupéfiant dans une composition de monarque arrogant, d’une intelligence machiavélique et d’une audace monstrueuse, dans l’art de la guerre mais aussi dans celui de la conquête amoureuse. Dès le début de la pièce, sur un plateau cerné de bois blond, efficace et moderne, le personnage présente son plan de bataille à son fils et à ses lieutenants. Clair, inspiré et inspirant, l’acteur orchestre son entourage en distribuant des bons points et des traits d’humour : le ton est donné, celui d’une masculinité qui se serre les coudes, qui partage les bocks de bière en échangeant les épées, tranchantes comme de la glace. Pas de costume d’époque, encore, ni de côte de maille. Ce sera dans le tableau suivant. Le texte déroule ses images, ses métaphores, ses surprises comiques ou tragiques avec une grâce nouvelle, une limpidité surprenante. Plus tard, dans la scène de rencontre avec la Comtesse de Salisbury, incarnée par la magnifique Fanny Kervarec, pour laquelle le roi ressent un coup de foudre fulgurant, l’acteur perd pied, devient un enfant qui tremble et qui s’énerve, qui délire et qui compose de la poésie en trébuchant. En chemise ou en costume d’apparat, le guerrier arrogant devient le messager d’une poésie renversante de beauté, dont les images et les références, brodées avec l’élégance de l’amour courtois du Moyen-Age, sont offertes en un bouquet de fleurs toutes simples. 

    Générosité et simplicité

    © Simon Gosselin

    La finesse, la générosité, la simplicité sont les principales qualités d’un spectacle qui nous fait saisir Shakespeare comique, tragique et surtout édifiant de lucidité. Car si Edouard est obsédé par la beauté et la grâce de la Comtesse, au point d’en oublier la guerre, la jeune femme lui résiste et réussit à faire plier son désir dans une scène exemplaire où, renversant sa proposition avec une maestria incroyable et deux poignards à la taille, elle le renvoie à ses objectifs guerriers. Dans la seconde partie, après avoir décrit par le menu la psychologie de l’amour et le piège du désir, l’auteur se concentre sur les scènes de batailles, se moquant largement de l’arrogance britannique, de la suffisance des Français et de la veulerie des Ecossais. La scénographie s’ouvre progressivement sur des silhouettes masquées et armées dans un brouillard du Nord, batailles et tueries chorégraphiées de manière cinématographique, au ralenti, dans des éclairages contrastés et sculpturaux de Marie-Christine Soma, une musique hollywoodienne. Nous sommes à Crécy, et les Français déjeunent tranquillement sans s’apercevoir de l’avancée des Anglais. Puis à Calais, la faim a gagné la population, alors que dans la Baie de Somme les pillages s’intensifient. Mais tout est raconté avec beaucoup de simplicité, sans aucune déclamation héroïque ni outrance, mais avec une parole performative. La stratégie de la conquête des territoires, l’hypocrisie de la fausse diplomatie, les rapports de subordination et de possession d’un pays sur un autre, le droit d’un souverain à disposer d’un autre territoire, tout ce qui constitue aujourd’hui la géopolitique, de Poutine à l’est et de Trump à l’ouest, avec comme ligne de conduite la prédation légitimée, est déjà entièrement expliqué dans Shakespeare. Les comédiens, tous épatants, sont à saluer pour nous faire comprendre, saisir, des enjeux vibrants d’humanité et toujours tellement actuels. Quel spectacle !

    Hélène Kuttner  

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