« Willy Protagoras enfermé dans les toilettes » ou le premier opus de Wajdi Mouawad
© Simon Gosselin
Dans une pirouette en forme de pied de nez au temps qui passe, Wajdi Mouawad, qui va bientôt quitter la direction du Théâtre National de la Colline, reprend sa première pièce, créée au Québec en 1998. Portée par une éblouissante distribution de dix-neuf comédiens de toutes générations, avec dans le rôle titre Micha Lescot, la pièce est une fable burlesque, scatologique et libertaire, écrite comme une partition à la précision démoniaque pour crier la révolte d’un jeune homme de 19 ans.
Un concentré d’humanité

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Le premier tableau est saisissant. Nous sommes face à la façade d’un immeuble dont les locataires se parlent, s’invectivent, négocient, cancanent ou s’injurient par leurs fenêtres grand-ouvertes. Grimés de manière burlesque, perruqués et habillés de couleurs pétantes, les dix-neuf comédiens de cette production folle se mettent à parler du temps « dégueulasse », des voisins, de la pluie qui arrive, mais surtout du drame qui se noue dans la famille Protagoras, obligée de supporter une autre famille accueillie chez eux par compassion, les Philisti-Ralestine qui se croient tout permis. Les noms d’oiseaux sifflent, les répliques peu ragoûtantes sont lancées comme des boules puantes. En tous cas, la jeune Nelly Protagoras a décidé de se faire la malle, avec son piano sur le dos pour aller chanter et composer aux States et fuir ce capharnaüm tribal. Emmanuel Clolus a imaginé un décor à la Pérec dans La Vie mode d’emploi avec la minutie des portes, des fenêtres et des murs, sans parler des fameuses « toilettes » où le jeune Willy Protagoras s’est enfermé depuis ce matin. Car le jeune garçon de 19 ans, double de l’auteur, a décidé de « faire chier » tout le monde, et en premier la tribu Philisti-Ralestine qui squatte chez eux de manière insupportable et dont on ne peut plus se débarrasser.
Première pièce

© Simon Gosselin
Avant de quitter la direction du Théâtre de la Colline qu’il a assurée durant dix années, inaugurant une direction artistique remarquable avec le mémorable Tous des Oiseaux créé en 2016 et en rajeunissant de manière spectaculaire les publics, multipliant les créations contemporaines, les ateliers de jeunes acteurs, les parcours créatifs, Wajdi Mouawad décide de clore un cycle en montant sa première pièce, écrite en 1989, un véritable cri de colère d’un jeune homme révolté, décidé à marquer son espace, avec son sang, avec sa vie, en dépit de toutes et de tous. C’était donc le moment de remettre en scène Willy, allias Wajdi, un jeune homme de 19 ans exilé depuis dix ans au Québec en raison de la guerre civile qui déchire son pays le Liban. C’est le comédien Micha Lescot, formidable, qui interprète Willy, planqué dans une cabine de toilette dont les parois trouées d’ailes laissent passer l’air et la lumière, de manière à ce que le public aperçoive la silhouette noire, encapuchonnée, du personnage. Autour de Willy, le monde s’agite, crie, éructe, s’engueule dans un tohu-bohu général, comme dans le théâtre d’Hanokh Levine, d’autant que la mère Philisti-Ralestine, jouée par Johanna Nizard, déboule comme une tornade éléphantesque avec une urgente envie de déféquer. Elle est énorme, roule des yeux et balance ses hanches comme une grosse dinde, et tous fuient devant cette tornade monstrueuse qui défèque sur la scène.
Guerre de territoire

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On l’aura compris, l’auteur reproduit sur le plateau une guerre de territoire, à l’ombre de celle qui déchire son pays le Liban à cette époque. Le plus bel appartement, celui de Willy, représente le pays du Cèdre au milieu du Moyen-Orient, dominée par la Syrie d’Assad, qui souhaite étendre sa puissance, alors qu’au même moment le général Michel Aoun rassemble des Libanais de toutes confessions, de l’armée et des milices, pour s’enfermer dans le palais présidentiel et résister aux armées étrangères présentes dans le pays pour faire cesser les massacres. Inspiré par Aoun, Willy marque son territoire, revendique un désir incandescent de liberté et d’autonomie, clame son amour de l’art plastique qu’il pratique, et remet en cause l’ordre établi. Ce sera sans compter le voisin notaire, incarné par le québécois Eric Bernier, qui se met à régenter tout ce petit monde et attribuer à chaque famille de nouvelles fonctions. Lors de la création, c’est le même comédien qui jouait le notaire, ainsi que la magnifique Mireille Naggar, présente à la création, qui interprète la mère de Willy. Gilles David (le père de Willy), Lionel Abelanski (le père Philisti-Ralestine) et Pierre-Yves Chapelain (un voisin) complètent cette brillante distribution d’une société humaine en perte totale de boussole. Nelly Lawson, comédienne et chanteuse, déploie avec grand talent une voix puissante et solaire pour incarner Nelly Protagoras et les jeunes comédiens sont tous très bien. Malgré cette épatante distribution et l’énergie bouffonne de ce cri théâtral, on ressort du spectacle un peu essoré, ayant saisi les enjeux d’un texte qui tourne un peu en boucle. Mais voici que Willy-Micha Lescot, perché sur une des plus belles fenêtres de son appartement, qui donne sur la mer, le torse dénudé, lance au notaire et au public « Je vous hais, je vous méprise pour la structure de vos vies, pour la tristesse de votre quotidien, pour votre méchanceté, ici je parle, je crie, mais personne ne me touchera. Il n’y a pas de peine d’amour, il y a la passion maîtresse qui me guide, celle de l’amour et celle de la création ». Gardons donc au chaud ce désir de liberté, avec comme seuls guides l’imaginaire et la volonté de dépasser les frontières de l’impérialisme et des guerres intestines. Surtout portés par une telle distribution.
Hélène Kuttner
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