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« L’Annonce faite à Marie », une oeuvre musicale puissante au Châtelet

Hélène Kuttner 29 janvier 2026
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©-Thomas-Amouroux-Theatre-du-Chatelet.

Le compositeur Philippe Leroux signe un opéra puissant et original au Châtelet, mis en scène de manière remarquable par Célie Pauthe qui a su s’entourer d’interprètes magnifiques. Dans une scénographie empreinte de la nature du Tardenois natal du poète, cette oeuvre, que Paul Claudel aura passé sa vie à remanier, vibre d’un éclat et d’une force nouvelle et radieuse. 

Un miracle

©-Thomas-Amouroux-Theatre-du-Chatelet.

Dans un monde régi par l’immédiateté et la frénésie, dont les images et les sons nous chahutent à tout moment, il arrive que certaines productions, enfantées sur de longues années, mûries par l’imaginaire et par le temps, parviennent à nous éblouir. C’est exactement le cas de cette « Annonce faite à Marie », une pièce que Claudel aura mis cinquante-six ans à remanier, qu’il aurait composée au tout début du XX° siècle, alors jeune auteur, et qui prendra une une couleur plus mystique quelques années plus tard avec l’évolution du personnage principal, Violaine, en une sainte Vierge Marie. L’histoire se déroule dans un « Moyen-Âge de convention » et est fondée sur la rivalité entre deux sœurs, Violaine la douce et Mara la méchante. Cette dernière surprend le baiser que son ainée Violaine donne à Pierre de Craon, un bâtisseur d’église atteint par la lèpre. Alors que leur père, un riche paysan champenois qui décide de partir en pèlerinage à Jérusalem, souhaite marier son ainée à Jacques Hury, Mara, jalouse de sa soeur, révèle à ce dernier le baiser qu’a donné Violaine au lépreux. Toute la fable de Claudel brouille les pistes de la morale chrétienne, en opposant la générosité puissante du geste de Violaine au réalisme égoïste de Mara et de Jacques qui répudie sa fiancée. Le miracle adviendra après l’exil de Violaine, qui assume son mal loin des autres mais qui ressuscitera miraculeusement la petite fille morte de sa soeur Mara, venue pour la tuer. Durant la veillée de Noël, Violaine aveugle devient une sainte et Mara retrouve son enfant.

Un voyage musical mémoriel

©-Thomas-Amouroux-Theatre-du-Chatelet.

Le musicien Philippe Leroux, qui travaille sur cette oeuvre depuis quarante ans, a trouvé dans le livret de Raphaèle Fleury la matière idéale pour composer. Il a eu l’idée de faire intervenir la voix caverneuse du poète Claudel, reconstituée de manière éléctronique par les équipes de l’Ircam, Christophe Veaux et Carlo Lorenzi, en bribes créatives et rêveuses, accompagnant le texte qu’il a écrit avec des mots, suggérant des tonalités. L’effet est saisissant, car ces paroles flottantes sont souvent mystérieuses. Le compositeur invente une partition incroyablement riche, qui part de la calligraphie même de l’auteur, de ses lettres et de ses empâtements, pour sculpter des lignes mélodiques surprenantes, des houles et des glissements de terrain, des foudres ou des pluies torrentielles : un véritable « opéra de paroles », selon Claudel, soutenu par une composition musicale qui marque les tensions familiales et le drame mystique. Mouvante et surprenante, c’est elle qui s’immisce dans la mémoire des personnages, cisèle l’espace et le temps, avec ses cloches ou ses chants grégoriens. Interprétée dans la fosse par les solistes de l’Ensemble intercontemporain dirigée par Ariane Matiakh, ce fleuve sonore transporte des interprètes tous formidables dans des décors de terre et de pierre conçus et éclairés par Sébastien Michaud.

Distribution magistrale 

©-Thomas-Amouroux-Theatre-du-Chatelet.

Pour interpréter une telle partition, qui multiplie les variations sur les mots ou les phrases, use de répétitions animalières, exige des chanteurs une plasticité et une créativité, il faut des artistes qui soient prêts à incarner de tels personnages, tantôt ordinaires, tantôt monstrueux, archétypes d’une famille qui se déchire et qui s’aime en même temps, dans l’ombre exigeante de la divinité. Dans un espace à la simplicité monacale, baigné de lumière et balayé par les vents qui secouent les feuillages des arbres, grâce aux très belles projections vidéos de François Weber qui ponctuent chaque tableau, tournées sur les terres champenoises de Claudel, Raphaële Kennedy est une Violaine céleste et terrienne à la fois, voix flutée de soprano qui tutoie le ciel. Elle est aussi blonde et fine que Mara est brune et charnelle. Sophia Burgos est magnifique dans le rôle antipathique de la méchante soeur, capable de moduler son timbre puissant à la manière d’une lionne, caressante ou vorace. Colérique, brûlante de désir mauvais, l’interprète portoricaine-américaine fait preuve d’une présence scénique impressionnante ainsi que d’une puissance vocale solaire. Dans le rôle de la mère, la mezzo Els Janssens, imposante et profonde tessiture, incarne la raisonnable épouse et mère, habituée à supporter les nombreux départs de son mari. Marc Scoffoni, baryton à la remarquable ligne de chant, affirmée et pure, chaude et brillante, interprète le père qui part puis revient, gardien de la maisonnée. Enfin, Charles Rice est un épatant Jacques Hury, posture dominante et voix éclatante, capable d’une étonnante et très physique composition dramatique face à Vincent Bouchot, parfait dans le rôle ingrat de Pierre de Craon, celui par qui le malheur arrive. Tous les personnages sont vêtus de costumes aux couleurs de vitraux, conçus et teints par Anaïs Romand, du plus bel effet. Une réussite dont la mise en scène remarquable est signée Célie Pauthe, très inspirée par l’œuvre et que l’on doit saluer pour ce beau travail.

Hélène Kuttner

 

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