0 Shares 1837 Views

    “Empreintes” : une création contemporaine fascinante

    12 mars 2026
    1837 Vues

    © Yonathan Kellerman - OnP

    Au Palais Garnier, deux créations contemporaines mettent le plateau en effervescence, aux limites de la danse. Arena de Morgann Runacre-Temple et Jessica Wright explore les champs de l’individu face aux écrans vidéo dans une gestuelle hallucinée, tandis qu’Étude de Marco Morau nous propose un voyage intemporel, avec des danseurs fantomatiques, entre obscurité et lumière, par une fabuleuse mise en abîme. À découvrir d’urgence.

    “Arena” ou la frénésie d’exister

    Sur un plateau magnétique, où le clair obscur des lumières métalliques découpent comme un scalpel les silhouettes des danseurs, va se dérouler le plus frénétique des rituels, celui qui doit désigner l’heureux élu parmi un groupe de vingt jeunes gens, à la vitalité explosive, au corps parfait. On danse pour exister, aux limites du coeur et du corps, dans une rythmique frénétique imposée par la création musicale électronique oppressante du musicien suédois Mikael Karlsson, dont le volume va croissant. Les corps athlétiques, vêtus de shorts et de maillot de sport, multiplient les figures acrobatiques, obéissant au quart de seconde à une gymnastique hallucinante qui ne laisse aucun répit aux danseurs, ni aux spectateurs. Exister avant tout, tel est le but de cette spectaculaire démonstration dans laquelle les danseurs de l’Opéra de Paris, une nouvelle fois, s’illustrent à la perfection après un travail acharné. 

    © Yonathan Kellerman – OnP

    Entre illusion et réalité

    Quand une caméra mobile entre en scène pour démultiplier les images, agrandir les visages dont les yeux s’emplissent de ferveur, dont les bouches sourient, alors c’est le moment où un champion sort de la masse. La vidéo, réalisée en direct par Jakub Lech, permet de démultiplier les images, par la présence répétée de gros plans et d’images mobiles. À la caméra, la danseuse Nine Seropian épouse totalement la gestuelle chorégraphique et le visage offert de Loup Marcault- Derouard, magistral de présence animale, habitée, avec ses allers et venues sur et hors du plateau, alors que le danseur court dans les coursives de l’Opéra de Paris, dévalant les escaliers majestueux, pénétrant dans des salles oui l’attend son nouveau maillot argenté : le N°81. En miroir, dans le maillot N°10, Nathan Bisson, silhouette fine et féline, à l’énergie électrique, sauvage, cherche aussi la lumière, tricotant avec son alter égo un jeu de rôle et de rivalité narcissique. Où surgit le réel d’un corps et d’un visage ? Sur le plateau ou sur l’écran qui nous est présenté ? Un défi pour le spectateur, ébloui par cette énergie explosive et sensuelle portée par un groupe de danseurs magnifiques.

    © Yonathan Kellerman – OnP

    “Etude”, un fantastique ballet des ombres

    Le chorégraphe espagnol Marco Morau nous immerge cette fois dans l’histoire de la danse et des ballets, dans une scénographie baroque splendide, totalement théâtralisée. Lors de la première représentation, Laurène Lévy, en tutu décoloré par le temps, une couronne de diadèmes sur la tête, les jambes nues, en chaussettes couleur chair, venait saluer le public, avec une fragilité émouvante, une dernière fois. Corps frêle, ployé par le travail et l’émotion, visage généreux et pathétique, un bouquet de roses pâlissantes en main, la danseuse déployait une infinie délicatesse par ce geste aristocratique, comme si elle sortait avec précaution d’un album de légendes. La musique entêtante et symphonique de Gustave Rudman plonge dans la psyché, l’âme de notre époque, en quête perpétuelle du sacré, de l’aura du geste artistique. Dès lors, Morau et Rudman, en totale symbiose, accompagnent la masse des danseurs à travers les siècles, dans une arène rouge ceinte par une barre d’étude, qui ressemble au cérémonial du Sacre du Printemps. La danseuse solitaire, qui nous invitait aux saluts devant le lourd rideau de scène rouge et or, va maintenant rejoindre ses camarades.

    © Yonathan Kellerman – OnP

    L’humanité au travail pour la survie de l’art

    Se succèdent alors des tableaux de Jérôme Bosch ou de Goya, avec une trentaine de corps à l’apparence dénudée, en costume chair, qui grouillent et se tordent, s’articulent ou se désarticulent dans un travail de répétition permanente et sublime. Le groupe s’anime, les corps se ploient et de déploient, en une mosaïque de têtes, de bras et de jambes, comme une rave classique insensée, passionnée, entêtante. Puis le groupe se disloque, s’éparpille pour se retrouver sous un immense lustre, annonçant la mise en abîme finale de la salle de l’opéra. Scène et salle se confondent, les interprètes s’oublient dans leur travail ininterrompu. Et c’est cela qui est très beau, la recherche du geste accompli, de la création aboutie, passe par des jours, des mois, des années de travail acharné. En commençant par les saluts d’une danseuse intemporelle, et en finissant de l’autre côté du plateau, entre vie et mort, alors qu’un écran projette en miroir la salle où sont assis les spectateurs, le chorégraphe se fait passeur de nos mémoires. Les danseurs naissent, souffrent et renaissent sur le plateau, comme nous tous, tandis que l’immense lustre, lui aussi, se balance, ressemblant tantôt à une méduse géante, tantôt à un vaisseau spatial illuminée. Entre le passé et la science-fiction, ce voyage est inoubliable.

    Hélène Kuttner 

    En ce moment

    Articles liés

    “Kitten Healer Litter “ : une exposition de Tiziana La Melia à la Galerie Anne Barrault
    Art
    107 vues

    “Kitten Healer Litter “ : une exposition de Tiziana La Melia à la Galerie Anne Barrault

    Tout commence au cœur d’une chambre humble et ordinaire : Tiziana rend visite à sa grand-mère maternelle, originaire des Abruzzes, immigrée au Canada. Pensive, l’artiste est allongée. Alors que son esprit flâne, ses pensées glissent vers un souvenir :...

    La pianiste Amandine Habib en concert à l’occasion de la sortie de son nouvel album au Bal Blomet
    Agenda
    81 vues

    La pianiste Amandine Habib en concert à l’occasion de la sortie de son nouvel album au Bal Blomet

    La pianiste Amandine Habib présente son nouvel album, Tressages, accompagnée de ses amis musiciens partageant la même passion pour les dialogues entre les esthétiques et les œuvres puissantes, porteuses de luttes et de résistance. Fait d’interprétations libres et d’improvisations...

    Ermonela Jaho & l’Orchestre Lamoureux en concert à la Salle Gaveau pour une date exceptionnelle
    Agenda
    119 vues

    Ermonela Jaho & l’Orchestre Lamoureux en concert à la Salle Gaveau pour une date exceptionnelle

    Ermonela Jaho est reconnue comme l’une des plus grandes chanteuses-actrices de sa génération. Lauréate de nombreux prix prestigieux (ICMA 2023, Oper! Awards 2024, Opera XXI Awards 2024), elle incarne avec intensité Violetta, Cio-Cio San, Suor Angelica, Adriana Lecouvreur, Thaïs,...