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    “Le Misanthrope” slamé de Tigran Mekhitarian

    Hélène Kuttner 28 mars 2026
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    ©Laura Bousquet

    Au Théâtre Antoine, l’acteur et metteur en scène Tigran Mekhitarian s’attaque à l’une des pièces les plus fascinantes de Molière, « Le Misanthrope », qu’il propulse entre la banlieue et le théâtre parisien, au milieu d’une faune interlope de mondains noyée dans l’hypocrisie et la superficialité. Le rap, le spam et la danse hip hop donnent aux alexandrins un tempo d’enfer, sans que les personnages ne perdent de leur substance. Une manière tonique et claire de jouer Molière, avec des acteurs épatants.

    « Je veux qu’on soit sincère »

    Après avoir revisité à sa manière, urbaine et rythmée, Dom Juan et Le Malade imaginaire, avoir fait un pas de côté avec la superbe Promesse de l’Aube de Romain Gary, Tigran Mekhitarian s’attaque aujourd’hui aux alexandrins célèbres du Misanthrope en transportant le héros de la pièce, Alceste, en banlieue, face aux jeunes bourgeois de la grande ville. Voici donc notre atrabilaire amoureux de la belle Célimène, vingt ans, interprétée superbement par Clémentine Aussourd, qui déploie autant ses talents de comédienne que de danseuse, en jogging vert bouteille signé Lacoste et en baskets, débarquant sur son scooter dans un nuage de fumée blanche. Le metteur en scène se saisit du personnage avec une colère froide, face à son camarade Philinte qui accueille avec surprise l’état de son ami. Souleymane Rkiba, jovial et bout en train, campe ce frère de banlieue décidé comme Alceste à devenir comédien lui aussi. D’ailleurs, le « Théâtre de Paris », avec son enseigne fluorescente, nous fait face, comme pour nous faire sentir le fossé entre ces deux mondes qu’Alceste dénonce, rejetant l’hypocrisie et les faux-semblants de cette faune mondaine, comme l’était la Cour de Louis XIV pour Molière.

    ©-Photo-Paul-Bougnotteau

    Slam et rap

    Et si le rap, le spam, se mouvaient dans le rythme rigoureux et musical des alexandrins ? Le pari est provocant mais fonctionne de manière plus ou moins naturelle, tant la gestuelle déstructurée, la danse hip-hop d’Alceste, ses mots d’argot et le verlan de banlieue jeté de temps en temps nourrissaient la révolte fondamentale, la haine du personnage principal à l’égard des autres. Le rap agit comme un moteur musical et lexical de la révolte, et Tigran Mekhitarian fait de son grands corps ondulant et de ses éclats noirs l’axe de son opposition au monde, comme Molière en 1666 dénonçait les conventions mondaines et l’hypocrisie de la Cour. « Je refuse d’un cœur la vaste complaisance Qui ne fait de mérite aucune différence ; Je veux qu’on me distingue, et, pour le trancher net, L’ami du genre humain n’est point du tout mon fait. » Ainsi s’exprime Alceste, qui ira même jusqu’à balancer à Oronte, amant de Célimène, alors que ce dernier lui demande un avis sincère sur son poème : « Franchement, il est bon à mettre au cabinet. » L’excellent Félicien Juttner campe un Oronte  séducteur et slameur lui aussi, chapeauté, dandy, malicieux et sur de lui, qui n’en revient pas de la brutale franchise exprimée à son encontre. 

    ©-Photo-Paul-Bougnotteau

    Jeux de costumes et d’apparences

    Dans ce spectacle ouvert sur le public qui est pris à témoin, les longues tirades d’Alceste sont réduites, mais l’essentiel du texte en alexandrins est sauvegardé. Dès lors, alors que la lumière se rallume dans la salle, Alceste, Oronte, Célimène et tous les jeunes mondains se lancent à corp perdu dans des intermèdes musicaux, soutenus par une batterie métallique et une instrumentation qui les fait swinguer dans une chorégraphie de break dance. Une immense penderie circulaire apparaît alors derrière la façade du théâtre, c’est l’appartement de Célimène, dont les robes aux couleurs chatoyantes dessinent une société d’apparence. La cousine Eliante en robe mini (L’Eclatante marine), le mondain Acaste en costume tout blanc (Etienne Paliniewicz) et son acolyte Clitandre en jogging de luxe (Venus Yaffa), sont les bruyants fêtards prêts à flatter la coquette Célimène, dont Alceste est hélas fou amoureux. Il n’y a qu’Arsinoé, formidable Isabelle Gardien, vestale rousse poudrée de blanc, à l’allure hiératique, qui vient lui tenir tête et lui reproche ses éclats. La scène entre Célimène et Arsinoé, l’une derrière l’autre, figures opposés du désir féminin, l’une toute en exposition séductrice, l’autre en Reine de la nuit gardienne d’une morale ancestrale, est particulièrement réussie. 

    ©Laura Bousquet

    Révolte contre soi-même

    Mais c’est avant tout contre lui-même que la révolte d’Alceste finit par exploser à la fin du spectacle. En réalité, et c’est aussi l’intelligence scénique de Tigran Mekhitarian, ce Misanthrope se punit lui-même en s’avouant prisonnier d’un absolu impossible à tenir. Hormis Célimène, qui se retrouve finalement piégée pour sa duplicité devant tous ceux qui en sont les victimes, Alceste se heurtera à sa propre intolérance, à son rejet des autres et à son exclusivité relationnelle impossible. Le rap, le slam, la gestuelle techno et le geste fuyant, la dégaine déhanchée et le débit ralenti, sont là aussi pour crier ce désespoir qui mènera le héros hors du monde, incapable de composer avec les autres. Chacun repartira ainsi de son côté, personne n’aura vraiment raison, et c’est là tout le génie d’un auteur éternel qui n’a pas fini de nous éblouir, Molière.

    Hélène Kuttner 

     

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