“Tout contre la terre” : comédie amère formidable sur ceux qui nous nourrissent
©Alexandre Foulon
Attention, ne ratez pas ce spectacle en forme de comédie amère sur la vie des agriculteurs qui nous nourrissent, inspiré du livre “Tu m’as laissée en vie” de Camille Baurain et Antoine Jandey. On les retrouve sur scène, ainsi que deux autres personnages, dans l’épatant spectacle écrit et mis en scène par Rémi Couturier et Marie Benati, porté par une bande d’acteurs formidables.
“T’as déjà conduit une moissonneuse batteuse ?”
C’est Camille, une jeune fille de 15 ans, qui lance cette question à celui qui va devenir son conjoint, Augustin, alors qu’il lui fait visiter son exploitation et la porcherie qui le font vivre. Le premier rendez-vous, malgré l’odeur de la ferme et des animaux, signe le coup de foudre et malgré la différence d’âge, malgré la réprobation de la maman de Camille, la jeune fille n’a d’yeux que pour son Augustin, sa générosité et sa force de travail. L’amour faisant l’affaire, tous deux se mettent au travail et la jeune Camille découvre les joies des moissonneuses-batteuses, des bottes de foin et des bêtes qu’il faut entretenir et nourrir. Pourtant, les prix de vente ne cessent de baisser, la bourse fait du yoyo sur les conflits mondiaux, les imprévus sanitaires s’accumulent, en même temps que les dettes qui submergent et étranglent la vie du jeune couple.

© Alexandre Foulon
Un récit superbement adapté sur la scène
Rémi Couturier, qui interprète le frère d’Augustin dans le spectacle, s’est inspiré du puissant récit de Camille Baurain Tu m’as laissée en vie (Ed.Cherche Midi) qui raconte sa propre histoire. Camille, c’est Charlotte Bigeard sur la scène, une jeune comédienne débordante de vitalité et d’intelligence. Avec Thibaut Pommier qui incarne Augustin, exceptionnel de vérité lui aussi, ils forment tous deux le couple magnifique, amoureux et d’une vaillance exemplaire, prêt à affronter tous les combats en Don Quichotte de la paysannerie. Car il va en falloir, du courage, pour affronter les assureurs, les vendeurs de machines, les techniciens de dératisation et les banquiers sirupeux pour batailler dans le monde kafkaïen de la reconnaissance humaine et du crédit financier ! Dans une scénographie aux lumières chaudes, des bottes de paille, disposées avec un génie d’architecte, font office de ferme, d’escalier ou de bureau, de magasin de tracteurs Hollandia qui dessinent une rutilante ingénierie au pouvoir fantasmatique.

© Alexandre Foulon
Un beau casting
Merryl Beaudonnet, actrice caméléon, complète habilement ce quatuor en jouant plusieurs personnages, aussi redoutables les uns que les autres, tout comme Charlie Fargialla, habile et subtil journaliste dans le spectacle. Les quatre comédiens parviennent, dans une mise en scène rythmée, vivante, réglée au cordeau, à nous faire voyager dans un monde qui nous bouleverse, avec des rires et des émotions, des stupeurs, et des enthousiasmes. C’est tout un feuilleton, heureux d’abord, puis malheureux ensuite, qui nous est donné de voir et de vivre, face à des personnages qui travaillent la terre, la cultivent, et produisent ce qui arrive dans nos assiettes. De quelle manière cet enthousiasme des agriculteurs, cet amour qu’ils ont de leur métier et des animaux dont ils s’occupent, peut-il être douché par la complexité d’un monde administratif et financier qui ne les comprend pas, ou qui peine à les aider ? Faut-il multiplier les drames et les accidents ? Ce spectacle nous en donne la lumineuse et terrible réponse, et nous devons tous la méditer.
Hélène Kuttner
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