“Entre Parenthèses” : un spectacle qui fracasse le silence
© Christophe Raynaud de Lage
Au Théâtre de la Colline, l’autrice et metteuse en scène Pauline Bureau présente sa dernière création, le récit d’une jeune femme agressée sexuellement lorsqu’elle était enfant, et qui soudain, trente ans plus tard, lors d’un procès, va être confrontée à son agresseur. Adapté du récit autobiographique « La petite fille sur la banquise » d’Adélaïde Bon (éd.Grasset), le spectacle navigue très habilement entre les rives de l’intime et celles du social, en mettant en parallèle un duo de policières qui travaillent sur le sujet, avec des interprètes saisissants.
Chambre d’échos
Alma, la trentaine, incarnée à la perfection par Héloïse Janjaud, est sur le point d’accoucher quand elle reçoit un coup de téléphone d’une policière en charge de la protection de l’enfance à la Brigade des mineurs. Une voix douce l’invite à se souvenir, est-ce bien elle qui, il y a trente ans, a porté plainte avec sa maman pour une agression sexuelle dans la cage d’escalier de son immeuble parisien ? D’abord incrédule, interdite et amusée, Alma se fige et retrouve soudain ce souvenir qui, comme une lame de fond, se met à envahir sa conscience. Une agression, un dimanche de mai, qui a plongé la petite fille de neuf ans à l’époque dans un profond mutisme, parce que ni elle, ni personne d’autre, n’avait eu les mots pour nommer le crime sexuel perpétré par un violeur en série, jamais inquiété, qui se faisait passer pour un électricien venu changer les ampoules des immeubles. Giovanni C, qui fut très tardivement jugé et condamné, aurait agressé près de 720 petites filles, dont juste 72 ont aujourd’hui porté plainte.

© Christophe Raynaud de Lage
Une petite fille et deux policières
Les violences sexuelles infligées aux enfants et aux femmes sont au coeur du travail dramaturgique de Pauline Bureau, qui avec son collectif La Part des Anges, depuis 2010, ne cesse d’explorer, par son écriture documentée et sensible, une thématique qui depuis MeeTo et la publication du récit de Vanessa Springora (Le Consentement) et de Camille Kouchner (La Familia grande) continue de faire des vagues. En partant du puissant récit autobiographique d’Adelaïde Bon, La Petite fille sur la banquise, Pauline Bureau fait se croiser sur le plateau deux trajectoires, l’une plongeant dans l’intimité d’Alma, en opérant des flash-back entre l’adulte et l’enfant, la seconde dans l’espace public de la Brigade des mineures. Deux policières, l’une retraitée qui reprend du travail pour l’occasion, campée par Rébecca Finet, et l’autre son ancienne stagiaire, Coraly Zahonero, la quarantaine vaillante et plus que déterminée, cherchent à réouvrir le dossier d’Alma, et des autres. Dans un espace unique, ouvert sur la salle, mais qui déploie ses souvenirs secrets par des ouvertures, où viennent se lover les images vidéos de Clément Debailleul, les deux récits se croisent, peuplés de personnages et d’événements qui les font évoluer.

© Christophe Raynaud de Lage
Théâtre documentaire
Ambitieux, précis et ultra documenté, ce théâtre-là vient nous ouvrir des brèches, celles des secrets et des non-dits, celles des scellés juridiques que l’on réouvre, des cold cases (affaires classées) que l’on demande à explorer de nouveau, des traces d’ADN que l’on prélève des années après, de l’amnésie patente de la justice française dans un grand nombre d’affaires sexuelles. On y croise la psychiatre Muriel Salmona, fondatrice et présidente de l’association Mémoire traumatique et victimologie, jouée par Sabrina Baldassara, une avocate, une experte judiciaire frôlant le ridicule campée par Céline Milliat-Baumgartner, un juge expéditif et un commissaire divisionnaire peu intéressé, joué par Maxime Dambrin. Mais aussi, dans des scènes à la délicatesse bouleversante, Alma enfant, petite fille rousse espiègle (Salomé Benchimol) qui traversera ensuite des écrans de dépersonnalisation et de manque de confiance en soi durant l’adolescence, des crises de boulimie et de répulsion physique jusqu’à l’âge adulte. Dans cette immense boite tapissée d’un papier peint enfantin d’un bleu aquatique, conçue par Emmanuelle Roy, se présentera aussi à la barre d’un tribunal Giovanni Costa, prédateur sexuel multi-récidiviste, campé avec un naturel sidérant par Sergio Longobardi. Si certains pourraient reprocher au spectacle quelques longueurs trop didactiques, saluons la qualité d’une production artistique de haute tenue qui traite avec engagement et courage un sujet jusque-là largement passé sous silence, grâce à des comédiens remarquables.

© Christophe Raynaud de Lage
Hélène Kuttner
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