A l’Opéra National du Rhin, “Caravage ou le Silence de nos battements de cœur”
"Caravage ou le Silence de nos battements de cœur" de Bruno Bouché © I. Zenna
Caravage ou le Silence de nos battements de cœur est la dernière création de Bruno Bouché, directeur du Ballet National du Rhin. Inspirée de La Solitude Caravage de Yannick Haenel, cette pièce, interprétée par le Ballet du Théâtre de Chemnitz – ville jumelée avec Mulhouse -, convoque sur scène l’œuvre et la personnalité du maître du clair-obscur.
La première partie du ballet se révèle être une plongée dans l’univers pictural de Caravage avec, pour introduction, l’entrée en scène d’un homme, tournant sur lui-même, les bras en croix, le corps comme entravé. Christ descendu d’un tableau religieux ? Artiste en proie aux tourments de la création ? Il est rejoint par un groupe de danseurs dont les costumes reprennent des éléments du vestiaire du 17ème siècle : Fraises, drapés et velours cramoisi. Chacun esquisse un geste, des groupes se forment puis se dissipent. Dans cette effervescence de la Rome du Seicento, on devine les personnages de Caravage – gens du peuple, saints ou héros antiques – et ses modèles – princes et cardinaux, voyous et prostituées -. Souligné par un éclairage en clair-obscur, le geste se fait mouvement et les tableaux prennent vie sous nos yeux. Il apparait alors, comme une évidence, combien les compositions du peintre, avec ce trait si physique et l’énergie vitale qui s’en dégage, sont chorégraphiques.

Caravage ou le Silence de nos battements de cœur de Bruno Bouché © I. Zenna
La seconde partie est marquée par une rupture d’esthétique. La chorégraphie se fait plus dansante et physique, les danseurs sont vêtus de longues chemises intemporelles et la musique électronique, précédemment enveloppante, cède la place à des pulsations affirmées et une composition plus rythmée. Des duos se forment ; les corps s’attirent, s’enroulent et se repoussent, thématique chère à Bruno Bouché.

Caravage ou le Silence de nos battements de cœur de Bruno Bouché © I. Zenna
Un ensemble se déploie dans une séquence chorégraphique faite d’amples mouvements des bras, de changements de direction, de signes de croix esquissés. Comment ne pas penser, à voir cette foule qui répète les enchainements et à ces duos d’attraction et répulsion, à la quête d’absolu de l’artiste et à ses paradoxes, lui qui, d’un côté, inscrit son art dans le renouveau spirituel de l’église triomphante de la Contre-Réforme et, de l’autre, connait les excès d’une vie privée pleine de bruits et de fureur dans les bas-fonds de Rome. Alors que les danseurs quittent les uns après les autres le plateau, une femme reste seule. Tournant autour d’une épée fixée au centre, elle s’en approche, l’esquive puis finit par s’en saisir. Par ce geste, Judith accepte d’être celle qui tranchera la tête d’Holopherne ; Caravage, peintre surdoué, côtoiera les puissants et connaitra la gloire puis finira sa vie en artiste maudit, dans la fuite et l’exil, sans avoir trouvé la rédemption. On n’échappe pas à son destin.

Caravage ou le Silence de nos battements de cœur de Bruno Bouché © I. Zenna
Le Ballet du théâtre de Chemnitz possède une histoire artistique riche. Les danseurs de la compagnie ont mis leur talent dans l’interprétation de la pièce, montrant leur capacité à servir une chorégraphie exigeante. Avec Caravage, Bruno Bouché donne à voir cette vie que le peintre voulait rendre dans ses tableaux. Il évoque également avec subtilité l’acte de créer et la condition d’un artiste, partagé entre sa recherche d’absolu, sa nature humaine, les hasards de la vie et les contingences de son époque.
Stéphanie Nègre
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