“Roméo et Juliette” : amour, violence et passion à Bastille
"Roméo et Juliette" © Julien Benhamou / Opéra national de Paris
A l’Opéra Bastille, la pièce la plus célèbre de Shakespeare reprend vie sous la forme d’un ballet magistral, chorégraphié par Rudolf Noureev et mis en musique par Sergeï Prokoviev. Dans une Vérone baignée des ors de la Renaissance, un couple d’amants enfiévrés semble triompher des rixes entre bandes rivales, comme dans un West Side Story européen. Les étoiles Sae Eun Park et Paul Marque, entourés du Corps de Ballet de l’Opéra de Paris, ont triomphé lors d’une première représentation impressionnante.
Une histoire mythique
On ne présente plus les innombrables adaptations théâtrales, les films, les romans que cette légende mythique entre deux familles rivales, déchirée par la passion inédite de deux amants que tout oppose, a fait naître. Il a fallu pourtant attendre 1984 et la création du ballet de Noureev à l’Opéra de Paris, un an après sa nomination à la direction de la Danse, pour que cette production soit applaudie en France, alors qu’elle avait déjà été présentée à Londres en 1977. Mais le danseur et chorégraphe russe, qui fut à l’époque un mémorable Roméo, n’entend pas endormir le public avec une romance à l’eau de rose. Il plonge d’emblée le récit dans une atmosphère urbaine, fiévreuse et brutale, en présentant dans le premier tableau des charrettes mortuaires de cadavres qui circulent lentement entre les deux quartiers rivaux, les Capulet et les Montaigu. Vérone au petit soir ressemblerait presque à West Side Story, avec des ruelles sombres où rodent des bandes rivales, où se tissent des amitiés fraternelles et des passions clandestines. Des scènes de liesse et de combats, menés par des jeunes danseurs à l’énergie athlétique, sidèrent le public dans leurs costumes aux couleurs vives, vert pour la famille des Montaigu et Roméo, rouge pour celle des Capulet. Soucieux de redonner de l’importance aux personnages masculins, Noureev magnifie les trios entre les trois amis, Mercutio, Benvolio et Roméo, qui réalisent avec des sauts et des pirouettes vertigineuses, des batailles à double épée, des figures d’une exigence saisissante.

“Roméo et Juliette” © Julien Benhamou / Opéra national de Paris
Une composition musicale d’une inventivité inédite
Il faut dire que le compositeur Sergeï Prokoviev, qui avait suivi Diaghilev et ses Ballets Russes aux États-Unis et en Europe, semble ici revenir à ses premières amours, la Russie. Il nourrit émotionnellement chaque personnage de manière théâtrale, visuelle, variant sa rythmique puissante, modulant sans cesse ses tonalités, nous donnant à voir autant qu’à ressentir le flux d’une partition contrastée, à l’énergie volcanique. Le résultat de cette symbiose, entre Shakespeare, Prokoviev et Noureev, est tout simplement prodigieux. Et les décors somptueux d’Ezio Frigerio, qui colorent d’or et de rouge carmin les palais, découpent la dentelle précieuse des murs à l’orientale, et les costumes, signés du même artiste, se déploient en centaines de robes en strass, costumes drapés, corsets soyeux, collerettes et chapeaux en tissu gaufré, sertis de pierres, renforçant l’émerveillement et la magnificence d’une production qui n’oublie jamais de nous captiver par l’acuité et la modernité de l’action.

“Roméo et Juliette” © Julien Benhamou / Opéra national de Paris
Adolescence
C’est avant tout l’énergie de l’adolescence, la violence des rivalités masculines, l’effervescence de la passion que recherche Noureev, qui dessine une chorégraphie théâtrale très réaliste, interprétée à la perfection par les jeunes danseurs. Par des effets de zoom cinématographique, chaque scène se concentre sur une problématique relationnelle, mettant en valeur les personnages les plus secondaires. Lors de la première représentation, le couple amoureux était dansé par Paul Marque (Roméo), d’une sincérité et d’un engagement spectaculaire, et Sae Eun Park (Juliette), discrète et passionnée, d’une énergie et d’une puissance phénoménale. Le feu follet de Paul Marque, danseur à l’énergie physique impressionnante, nourrit un engagement dramatique intense, une générosité solaire que ni les complexités acrobatiques du ballet, ni les nombreux changements d’ambiance, lors de la mort de Mercutio ou de Juliette, n’assombrissent. Sae Eun Park est remarquable du début à la fin des trois heures de spectacle, candide et craintive Juliette lors du premier acte, enflammée et déterminée ensuite, démontrant une nouvelle fois une technique à toute épreuve mêlée à une sensibilité théâtrale précieuse. Le Mercutio éblouissant de Francesco Mura dans ses séries de sauts, le Benvolio radieux de Jack Gasztowtt, le Tybalt féroce de Jérémy-Loup Quer, contribuent à l’excellence de la danse et du théâtre dans une entente cordiale. Les autres danseurs sont à l’unisson de cette qualité et l’orchestre de l’Opéra de Paris, dirigé par Robert Houssart, interprète avec précision et respect cette splendide partition.

“Roméo et Juliette” © Julien Benhamou / Opéra national de Paris
Hélène Kuttner
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