À Avignon, « L’hors-présence » de Tiphaine Raffier captive
© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon
Dans une scénographie lumineuse de précision, Thiphaine Raffier compose un spectacle hors-limite qui questionne, aujourd’hui plus que jamais, la manière dont nos sociétés occidentales accueillent la fin de vie. Au croisement du réalisme et de la mythologie fantastique, grâce à de magnifiques comédiens, voici une production puissante, qui percute nos certitudes et nos croyances, et qui ne laissera personne indifférent.

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon
L’hors-jeu de la vie
Dans une grande maison vitrée, une fratrie se réunit autour de Laure, la quarantaine, enseignante en lettres dans un lycée, atteinte d’un cancer en phase terminale. Il y là sa grande sœur, empressée, maternelle, et ses deux frères qui l’assistent. Laure souhaite terminer sa vie dans sa maison, et toute la famille s’organise pour lui prodiguer les meilleurs soins : les repas, les traitements, les médicaments anti-douleur, la toilette, tout cela est pris en charge par la fratrie dans un village éloigné de tout, et surtout de la clinique, située à deux heures de route. Tiphaine Raffier reconstitue dans une boite vitrée un concentré d’humanité, que l’on observe aussi grâce à une caméra qui isole, grossit certains plans et certains détails. Ce que l’on va observer durant cette représentation de deux heures et trente minutes obéit autant à l’observation scientifique à travers un microscope, qu’à une focale ouverte aux histoires surnaturelles. Rien n’est épargné au spectateur, ni les blessures qui dévorent le pied, ni les cris de douleur. Cet entre-deux qui concentre un groupe humain sur la corde raide entre la vie et la mort, la présence et la disparition, est totalement bouleversant, car il renvoie aussi les spectateurs à eux-mêmes. Tous entourent Laure et projettent sur elle, sa maladie incurable et la fin de sa vie leurs angoisses, leurs peurs, leurs désirs comme on le ferait face à un proche. La réussite de ce spectacle tient justement en ce qu’il interroge l’innommable, l’interdit, le secret, entre l’ombre des âmes et la lumière du plateau.

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon
Hors-la loi
Comment regarder celui qui va mourir ? Comment ne pas juger ses décisions ? Quelle valeur a le document sur le droit à mourir dans la dignité, que le Sénat a une nouvelle fois rejeté le 7 juillet 2026, mais sur lequel l’Assemblée Nationale doit se prononcer définitivement le 15 juillet ? Laure, sur son fauteuil roulant, ne peut plus rien avaler de solide. On se presse autour d’elle, on cherche des solutions, et quand elle manque de s’étouffer, recrachant tout dans son assiette, frères et soeur s’embrouillent, coupables de ne pas être à la hauteur. Pourtant, chacun d’eux tente désespérément de faire au mieux, même si la lecture à voix haute par l’un des frères de La Montagne Magique de Thomas Mann, un héros qui se laisse envoûter par la mort et les souffrances amoureuses des personnages dans un sanatorium en Suisse, ne soit pas d’un grand soutien. Soudain, on découvre que Laure fréquente une voisine, une juge italienne en burn-out, qui connaît tout de sa vie. Qu’elle a contacté un couple de retraités qui lui on vendu une potion magique, celle qui permet le grand plongeon vers la mort. Le jeune frère se rebelle, refuse ce protocole de mort assistée, tandis que le grand frère hurle en réclamant un calendrier, des règles, une rationalité là où la maladie dévore le corps inexorablement, sans raison ni logique, avec deux mois d’avance.

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon
Des comédiens formidables
Verdi, Bach, Dalida, sont les musiciens qui colorent de manière romantique, lyrique et puissante ce spectacle, dont tous les comédiens sont remarquables de vérité et d’intensité. Il faut tous les citer, Emma Bolcato, Teddy Chawa, Thomas Gonzales, Paula Luna, Edith Mérieau, Catherine Mestoussis, Thierry Paret et Adrien Rouyard, dans ce voyage en trois épisodes, qui dérive ensuite vers l’allégorie mythologique et le roman d’André de Richaud La Fontaine des Lunatiques, avec les âmes errantes et des symboles à décrypter. Il y a dans le spectacle des scènes très drôles aussi, notamment avec la présence de l’aide-soignante dont la patience et la douceur semblent calmer la tempête des invectives, ou lors de la réception par colis postal de deux urnes funéraires. Ce que l’on voit dans cette maison qui finit pas s’ouvrir en deux en son milieu, alors que le toit est déjà parti, et que l’on retire le mobilier, c’est bien le voyage intime, torturé, complexe, de chacun des personnages de l’histoire face à celle qui va mourir. On pourra regretter la dernière partie, un peu trop longue, en forme de thriller mystérieux et verbeux, alors que le superbe monologue de Laure, vestale cancéreuse et libre, qui dénoue tous ses vêtements comme pour se libérer des injonctions médicales techniques, dans un espace minéral baigné de lumière, aurait suffi. Mais quel souffle, quelle audace que ce spectacle hors-normes et hors-limites, pour évoquer ce sujet brûlant qui nous concerne tous.
Hélène Kuttner
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