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    Cannes en direct – La tour de Babel

    13 mai 2010
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    A peine deux jours de Festival, et déjà une palme à la phrase la plus clichée, mais néanmoins invariablement assénée, à tout bout de champs et de micro par les producteurs-acteurs-réalisateurs et autres acheteurs-vendeurs, sinon… promeneurs de la Croisette : “Heu, ben en fait on est là parce que les yeux du monde sont rivés sur Cannes“. Soit ! Ça flatte l’ego des “cinémen” (et women), déjà passablement hypertrophié. Et ça favorise, aussi, leurs petits “deals” entre amis. Venus, en effet, des quatre coins de la planète.

     

    Car le plus frappant dans cette phrase passe-partout, quoiqu’assez juste (il y a un peu la crise économique pour troubler les regards, par ailleurs), c’est qu’elle est encore plus pertinente à rebours ! Si, si… tendez l’oreille ! Un accent teuton par ici, une expression chinoise par là, un débat franco-américano-australien un peu plus loin, un soupir indonésien ou une apostrophe espagnole plus tard : au gré de ces 12 jours de projections, de rencontres, de flux et de reflux (attention à l’overdose), s’il y a une vérité absolue qui émerge, en fait, c’est que Cannes donne à entendre, et à voir surtout, quasiment le monde entier. Rare.

     

    Quatre films de tous pays

     

    Ce jeudi 13 mai, à cet égard, fut exemplaire. En tout cas sur grand écran (notez que sur la Croisette, on peut croiser, incidemment, des Indiennes en sari ou des Japonaises avec ombrelles actuellement). En premier lieu, un film français, “Tournée”, sur des strip-teaseuses “New burlesque” américaines : voilà pour l’événement du jour, assez “hype”, signé Mathieu Amalric (comédien et cinéaste décidément attachant). Sa montée des marches à 19h, entouré de ses comédiennes, enthousiasmantes de fantaisie, de vie et de maquillage exubérant façon drag-queens, a réchauffé comme jamais ce jour férié (une tout autre Ascension, en effet, que celle offerte par ces drôles de paroissiennes !).

     

    Mais encore, au fil des heures et des séances, un film transalpin, “Draquila, l’Italie qui tremble”, sur l’après séisme à l’Aquila : voilà pour le débat (il en faut un chaque année, c’est une sorte de rituel, même s’il s’évente parfois aussi vite qu’il se crée). Berlusconi et son staff ont si peu apprécié l’ouvrage de Sabina Guzzanti que, du coup, toute la presse internationale, trop rebelle, s’y est précipitée… Et puis un film portugais, “L’étrange affaire Angélica”, dernier opus ennuyeux (mais pas ultime, a priori) du doyen des réalisateurs, le sémillant Manoel de manoel_de_oliveira_cannesOliveira, tout simplement âgé de 102 ans : voilà pour l’hommage cinéphile et révérencieux, indispensable à tout bon Festival cannois. Ou, enfin, un film chinois, “Chongqing blues”, qui comme son titre anglais l’indique, est au mieux mélancolique (assez démonstratif, aussi) : voilà pour le bout d’Asie, si loin mais si proche dans ses errances familiales et générationnelles. Celui-là même qui nous rappelle à quel point Babel et Cannes semblent définitivement jumelées chaque joli mois de mai.

     

    En franco-anglais dans le texte

     

    Pour preuve, en “live”, accents inimitables à l’appui ? Commençons par la réjouissante conférence de presse proposée, à la mi-journée, par l’équipe du premier film français en compétition, alias “Tournée” et sa “dream team”. Une conférence essentiellement tenue et parlée en anglais. Bien sûr… Autour du sympathique Amalric, comme hypnotisé par ses comparses, des femmes majuscules, aux beautés hors normes mais parfaitement assumées, répondant aux doux prénoms de Mimi Le Meaux, Kitten on the Keys, Dirty Martini, Julie Atlas Muz, Evie Lovelle et… Roy Roulette (le seul élément masculin de la troupe).

     

    Dans un sabir franco-anglais impeccable d’humour, donc, chacune – certaines sont des mythes vivants aux Etats-Unis, dans leur partie – s’est exprimée sur ce qu’est ce fameux “New Burlesque”. “C’est différent du strip-tease classique, c’est fait pour détruire les stéréotypes et apprendre aux femmes à s’exprimer, par exemple sexuellement“, entendait-on, au hasard d’une question d’origine suédoise, ou brésilienne, ou belge, ou anglaise dans la salle. Sourire émerveillé de leur réalisateur, qui du coup en a perdu à peu près son latin : “l’idée, au départ, m’est venue d’un livre de Colette, “L’envers du music-hall”.  Ensuite, il y a eu cet article dans le journal Libération, qui racontait le spectacle, dans un cabaret parisien, des filles du New Burlesque. Du coup, je suis allée les voir, elles étaient alors programmées à Nantes. Et puis, aussi, le suicide du producteur Humbert Balsan : je suis fasciné par les producteurs, leur courage… Voilà, avec tout ça, j’avais l’impression que ça pouvait créer du désordre, de la désobeissance. Et puis, la France, enfin disons l’Europe et l’Amérique, ce sont deux continents qui se fantasment depuis si longtemps….”… En clair,  et sans décodeur, “Tournée” est un film burlesque et déambulatoire, voire méchamment à la dérive, traversé par une énergie aussi rare que contagieuse, sous influence fellinienne. Avec ou sans prix cannois, il sort en salle le 30 juin prochain et il est tout à fait recommandable !

     

    Et un peu en portugais aussi

     

    Autre échange multilingue marquant de cette journée volubile, celui que le maestro de Oliveira (qui ouvrait, avec son nouvel opus, la compétition d'”Un certain regard”) a accordé dans l’après-midi, bon pied bon œil, aux journalistes pas nécessairement polyglottes mais de toutes façons polis et ravis. De fait, il n’y a sans doute qu’avec ce doyen malicieux que l’on peut entendre encore parler de Méliès ou de Max Linder, ancêtres prodigieux du 7e art, sans avoir le sentiment de s’immerger dans une langue étrangère ! L’aîné des cinéastes – tous pays confondus – a beau, d’ailleurs, avoir réalisé un film (assez lent) en forme de métaphore sur la mort, il dispose, de fait, d’un allant assez inimitable dans la vraie vie. Curieux, vaillant, insatiable. “Je n’ai pas peur de la mort, la mort c’est une sortie, une porte comme disait Tolstoï”, affirmait-il ainsi, dans un français à la fois délicat et rugueux. Une pensée, un aphorisme même, effectivement compréhensible par tous. Nul besoin, encore une fois, de traduction simultanée : lorsque le Festival de Cannes arrête, un peu, de faire son cinéma, il résonne de façon fondamentale, donc universelle.

     

    Ariane Allard

     

     

    Tournée
    Réalisé par Mathieu Amalric

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    Sortie le 30 juin 2010

    www.tournee-lefilm.com

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