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Brankica Zilovic : “Le textile s’est imposé comme un médium autonome”

D.R.

L’artiste Brankiça Zilovic s’empare du textile dans le champ de l’art contemporain pour inventer un langage au service d’une histoire personnelle ayant une portée quasi-universelle.

Brankiça, peux-tu nous dire quelques mots sur toi et ton parcours ?

Je suis diplômée de l’école nationale supérieure de Belgrade et en 1998 je quitte la Serbie pour rejoindre l’école des Beaux-Arts de Paris où j’ai été accompagnée par deux professeurs, Vladimir Velckovic et Dominique Gauthier. Mes deux parcours ont été très complémentaires : celui de Belgrade placé sous un angle plus technique et académique alors que celui des Beaux-Arts de Paris était plus ouvert aux pratiques artistiques contemporaines, permettant d’aborder des concepts et des positionnements plus avancés.
À côté de ma pratique d’artiste, j’enseigne dans trois établissements : à l’école supérieure de Beaux-Arts d’Angers – TALM – où j’enseigne les techniques du textile comme pratique artistique ; à Parsons Paris New School, où j’enseigne  “Introduction au textile” et “Fiber art” au sein du Fashion department ; et puis, je donne des cours à l’Institut supérieur d’arts appliqués – Lisaa – , dans le département d’animation, notamment en “stop motion”.

Comment décrirais-tu ton travail ?

Mon travail s’articule très fortement autour du textile par le biais de la broderie, du crochet, du touffetage, de la couture ou d’autres nombreuses techniques hybrides, plus au moins relatives au médium. Cela s’est imposé depuis 2004 comme une volonté d’aborder le territoire de la peinture, du dessin ou de la sculpture par une stratégie d’expérimentation, d’innovation ou encore de singularisation. L’idée de convoquer le fil dans mes attentions artistiques n’était, au début, qu’une intention anodine, plutôt expérimentale, mais très vite elle a pris une place importante, et s’est imposé comme un médium autonome qui galvanisait l’ensemble de mes processus créatifs. Beaucoup de gens me demandaient d’où venait cette révélation, et je pense que c’est lié à mes origines. Je suis née dans la région des Alpes dinariques en Serbie où la matière de la laine était très présente ; ma grand-mère, mes tantes tricotaient, et pour beaucoup de femmes l’activité du tricot leur permettait de s’émanciper du milieu très dominant masculin ou rural. Pour ma part aussi, le textile décrit une sorte de fantasme où je trouve toujours une coexistence entre l’art et l’artisanat et une opportunité d’aborder des questions à la croisée de ces considérations tout en les conjuguant avec des interrogations individuelles biographiques et historiques, voire même éthiques. Cela dit, le médium du textile, tel que je l’évoque beaucoup avec mes étudiants, affiche une dimension très contemplative où la répétition, l’accumulation et le labeur mettent en place des exigences obsessionnelles quotidiennes, où le temps se dilate ; et puis, il affiche une dimension quasi religieuse. Je pense que parfois cette dimension espace-temps me permet aussi de conjurer des démons du passé ou de créer des endroits où je pourrais finalement convoquer la mémoire et tous les mécanismes du geste permettent de laisser une trace graphique, matérielle, telle une cicatrice ou une suturation.

D.R.

Comment est venue cette particularité de travailler avec le textile ?

En arrivant en France, j’ai commencé à admirer un peu plus l’artisanat. C’était dans les années 2000, quand il y avait un vrai retour des métiers d’art et un phénomène de dévitrification des certitudes autour des médiums. L’artisanat était d’un côté et l’art contemporain de l’autre. Subitement, tout est devenu possible et tout pouvait de nouveau être réévalué. Aussi, dans les années 1980-90 on pouvait observer que le textile pouvait prendre une place importante dans l’espace critique. Je rappelle que le travail de Rosemarie Trockel, Ghada Amer, Annette Messager ou de Louise Bourgeois pouvait, à travers le textile, animer et mobiliser des questions autour du genre, des valeurs de notre société, de l’individu, des sujets politiques, de l’émancipation féminine… Je trouvais cela très intéressant d’un point de vue esthétique traditionnel, un savoir-faire qui valorise un héritage français, européen, et aussi universel.

Quelles sont tes influences, d’où viennent tes stimulations ?

Elles viennent de partout, je suis très curieuse et ça depuis les Beaux-arts de Belgrade. Mes influences sont artistiques ou viennent du monde du design, de la mode, de la littérature, ou c’est encore la vie politique qui me stimule, la philosophie, les sciences humaines ; je suis de plus en plus attirée par des questions d’environnement car le textile n’est pas si anodin dans la chaîne de production, et il y a des choses à réévaluer de ce côté-là. Mes références purement artistiques sont multiples : je suis attirée par les artistes contemporains, vidéastes, multimédia, peintres, chorégraphes. J’écoute beaucoup de musique électro, rock alternatif, de la musique classique aussi ; j’aime à peu près tout ce qui peut me nourrir et me garder dans un état d’éveil.
J’aimerais ajouter quand même quelques artistes de textile comme Anni Albers, Sheila Hicks, Rosemarie Trockel, Louise Bourgeois, Annette Messager, Tracey Emin et le jeune artiste Zangewa Billie ; puis des gens qui m’ont beaucoup influencé à savoir Nicholas Hlobo, un de mes artiste définitivement préféré, très engagé, anti-Apartheid, dans la mouvance LGBT, mais aussi Pia Camil, une artiste multimédia, Abdoulaye Konate, El Anstsui, Nick Cave, photographe. Mais aussi beaucoup de peintres comme Daniel Richter, Marc Bradford.

D.R.

Tout au long de l’histoire, l’art et la politique ont été étroitement liés en raison de la position cruciale de l’art dans l’identité culturelle d’une société. Est-ce que tu utilises tes pratiques pour faire un travail de mémoire ou pour attirer l’attention sur des sujets particuliers ?

La dimension poétique et politique de mon travail existe et je trouve des sources dans mes récits autobiographiques. La première fois que je me suis intéressée au langage de la carte et donc à la cartographie c’est en 2011 avec la création d’une installation, La Pangée. À partir de ce moment-là, j’ai trouvé une grande inspiration dans l’exploration des cartographies, qu’elles soient métaphoriques ou qu’elles constituent un fond servant de prétexte pour tout un tas d’interrogations et déclarations.
Je trouvais toujours très incertain ce pouvoir qu’exerce la carte dans la projection de frontières, sa signification, ses interprétations, y compris dans la compréhension. Elle est à la fois instable, incertaine et manipulatrice. Dans la série des livres brodés que j’appelle No longer mine, je fais référence à l’ex-Yougoslavie donc au pays qui n’existe plus, qui a été découpé, dont les frontières ont été déplacées. Le déplacement de frontières devient une histoire universelle ; l’ex-Yougoslavie est aussi une histoire d’un archipel tel que Edouard Glissant pouvait mentionner dans son anthologie Tout-monde. Une histoire très personnelle devient une histoire universelle : comment le mouvement des frontières peut avoir un tel ou tel impact sur la vie d’un milliard de personnes ?
Ce que j’aime avec les cartes aussi c’est ce monde qui se plie, déplie, où il est question de monde fracturé et d’un monde en constante évolution, transformation, mutation. À travers ce travail de cartographie, de mémoire et de livres, mon travail s’articule autour de l’imaginaire et de fantasmes. Parfois, la carte telle que je l’aborde dans la dernière série “Life” ou “À la dérive”, je suis en train de convoquer un nouveau monde, un nouveau concept, une nouvelle alternative, presqu’une utopie où l’homme se réconcilie avec le monde. La carte comme réveil, interrogation ou prise de conscience. Il est très important d’être en état d’alerte et de chercher des alternatives au lieu de rester paralysé dans un monde qui se dématérialise.

D.R.

Aimerais-tu essayer d’autres matières ?

Dans mes récentes propositions que j’appelle “Tout monde”, j’utilise des blocs de béton qui sont simplement des amalgames de photos d’archives brossés abîmés, ensuite cousus et restaurées par les fils d’or ou des feuilles d’or, ensuite coulés dans du béton et tous ces matériaux convoqués constituent une sorte de tablette pétrifiée ou fossilisée. Ces petits blocs parlent de vestiges ou de bribes d’un monde qu’on connaît ou tel qu’il n’existe plus, parce qu’il s’agit très souvent des photos et la réparation, la restauration est un travail de résilience, comme si je voulais de nouveau conjurer la disparition définitive de nos souvenirs, de ce qu’on connaît de la Terre. Ce travail est très symptomatique aussi et très visible dans deux pièces où je travaille autour de la question de la banquise qui est peut-être le symptôme le plus visible, le plus tangible et spectaculaire du réchauffement climatique et de la dématérialisation de toute une civilisation. Pour revenir sur le béton, les Anglais disent “concret” – qu’est-ce qu’il y a de plus concret, à part le béton, pour matérialiser le monde qui est en voie de dématérialisation ?
Pour l’avenir j’aimerais aussi me tourner vers d’autres matériaux afin de constituer des outils ou des surfaces en repensant le processus de fabrication et de conception du textile de manière plus écologique et durable. Il y a beaucoup de choses dans le champ de l’innovation et de l’ingénierie, notamment dans le domaine du bio-design ; comment intégrer la question du vivant, comment créer de nouveaux outils bio-technologique etc. De toute façon, comme la matière m’a toujours intéressée, elle est au cœur de mes préoccupations. Tout ce qui relève des déchets agricoles ou industriels ou de la fast fashion pourraient être considérés dans ma pratique artistique.

Peux-tu nous parler de l’évolution de ton travail, et de te projets à venir ?

La question de matériaux va peut-être se cristalliser, ce sont des préoccupations au cœur des designers depuis une dizaines d’années, les artistes restent un petit peu en retrait. Ce serait justement l’occasion d’envisager ces scénarii un peu plus holistiques et de mettre en place des processus dynamiques et créatifs qui vont me permettre de travailler davantage de matériaux de recyclage, du déchet, d’avoir des scénarii de création de surfaces et des outils que ce soit le touffetage ou la broderie, mais plus écoresponsable.
Quant à mes projets artistiques, je suis en train de préparer un solo show à Belgrade en septembre qui s’appelle “Memory fields”. De manière générale, pour le soutien qui m’a été apporté, je tiens à remercier ma galerie Laure Roynette à Paris et Lœil Gallery à Genève, la galerie Novembre à Belgrade ainsi que les commissaires d’expositions qui m’accompagnent depuis de nombreuses années, Marie Deparis-Yafil, Julien Verhaeghe, Clément Thibault et bien d’autres.

Découvrez le travail de Brankiça Zilovic sur le site de la Galerie Laure Roynette

Propos recueillis par Eleftheria Kasoura

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