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Être danseur professionnel en 2021, ça se passe comment ?

Grégoire Malandain ©Tom Grand Mourcel

Xavier Juyon et Grégoire Malandain sont danseurs professionnels. L’un est salarié au Grand Théâtre de Genève depuis 8 ans, l’autre est intermittent du spectacle multipliant les collaborations avec des chorégraphes de renom. Habituellement, ils passent des heures en studio à répéter les chorégraphies qu’ils danseront devant des publics du monde entier mais depuis plus d’un an, ces artistes sont à l’arrêt forcé. Directement touchés par les restrictions liées à la crise sanitaire, ils nous racontent comment ils vivent les choses.

Vous avez tous les deux une remarquable carrière de danseur. Quels sont vos parcours professionnels ?

Grégoire : J’ai grandi en région parisienne et déjà tout petit je faisais du cirque et de la danse hip-hop. A 17 ans, je ne me sentais pas à ma place à l’école donc je me suis tourné vers la danse et intégré l’Académie Internationale de la Danse. Grâce à cette formation très complète, j’ai été sélectionné pour danser dans la comédie musicale “Dracula, l’amour plus fort que la mort”, chorégraphiée par Kamel Ouali, une expérience formidable qui m’a permis de jouer 135 dates en 1 an ! J’intègre ensuite le Conservatoire de Lyon en spécialisation danse contemporaine et je comprends alors que je veux vraiment faire de la danse mon métier. Et puis, coup de chance, je passe une audition privée dans la compagnie de Wim Vandekeybus car je suis de passage à Bruxelles, je suis pris et pendant 2 ans et demi je voyage dans le monde entier avec une équipe de danseurs incroyables. A côté de ça, je participe à deux reprises à une célèbre émission de télé italienne “AMICI”, expérience totalement différente mais tout aussi intéressante. Plus récemment, j’ai fait partie de la troupe du spectacle “Jean-Paul Gauthier, The Fashion Freak Show”, que nous nous avons joué pendant 9 mois au Théâtre des Folies Bergères à Paris. Et puis depuis quelques mois, j’enseigne au Ballet Junior de Genève en tant que professeur de danse contemporaine.

Xavier : Moi j’ai commencé la danse moderne à 5 ans dans les Landes puis vers l’âge de 8 ans, je découvre la danse classique au Conservatoire de Dax avec une dame merveilleuse, Axelle Barrau. J’y ai suivi ma formation jusqu’à mes 17 ans puis je suis allé à Paris pour parfaire ma technique dans diverses écoles de la capitale. Après avoir décroché mon premier contrat dans la compagnie jeune public “Ecla Théâtre”, je pars travailler à l’Opéra de Bordeaux en tant que danseur supplémentaire pour plusieurs productions. J’intègre ensuite l’Opéra de Nice pour une durée de 4 ans et en 2013, je rentre au Grand Théâtre de Genève, en Suisse, où je suis engagé en CDI depuis maintenant 8 ans.

Xavier Juyon ©Grégory Batardon

Aujourd’hui, est-ce que vous avez la possibilité de continuer à danser, répéter, créer, malgré les restrictions sanitaires imposées ?

Grégoire : Malheureusement, beaucoup de dates de spectacles sont annulées. Je devais partir pendant 1 an en tournée en Asie et en Australie avec le spectacle “Jean-Paul Gauthier, The Fashion Freak Show” mais tout a été reporté. Alors pour continuer à danser, c’est en studio ou à la maison. Mes seules opportunitées de travail sont de faire des résidences de création, c’est à dire de créer et de répéter pour des pièces qui seront jouées quand la situation sanitaire le permettra. Le problème c’est que la visibilité est très faible, les théâtres étant fermés depuis des mois, il est très compliqué de se projeter dans l’avenir. Heureusement les écoles de formation supérieure de danse restent ouvertes; je peux ainsi continuer à donner des cours, me permettant de garder l’espoir et l’amour du mouvement.

Xavier : En ce qui me concerne, j’ai la possibilité de continuer à danser tous les jours car le Ballet du Grand Théâtre de Genève a mis en place le principe du groupe fixe. C’est à dire que nous, les 22 danseurs de la compagnie, ne formons plus qu’un. Nous avons signé une charte qui nous unit de façon à ce que nous ne côtoyions que très peu de personnes extérieures à la compagnie et que si l’un des membres du groupe est symptomatique, le reste du groupe doit immédiatement être placé à l’isolement également. Mes journées sont donc assez similaires à “la normale” mise à part que nous ne donnons pas de spectacle, notre dernière représentation publique datant du mois de février 2020. Nous avons tout de même eu la chance de travailler avec différents chorégraphes invités mais sans la finalité de la scène.

Comment vivez-vous cet arrêt forcé, physiquement comme moralement ?

Grégoire : Honnêtement c’est assez dur de rester en forme physiquement et d’entretenir son corps. Je m’entraîne un petit peu à la maison et de temps en temps j’ai accès à un studio, mais y aller seul n’est pas très motivant. De plus, j’ai malheureusement contracté la COVID en avril dernier, simultanément à l’appendicite. Cela m’a beaucoup affaibli et j’ai perdu énormément d’énergie et d’aptitudes physiques. Donc bien sûr le moral en pâtit, c’est un peu les montagnes russes en ce moment. Ce qui m’aide c’est de garder contact avec mes amis et de continuer à faire des projets, aussi petits soient-ils en envergure, il faut continuer à collaborer pour essayer de tenir.

Xavier : Pour ma part, le fait que je puisse suivre un entraînement régulier avec la compagnie me permet de rester en forme physiquement, mais c’est plus difficile moralement. Nous travaillons dur pour préparer des tournées qui sont annulées une par une, il y a un sentiment de non-accomplissement qui est compliqué à vivre. Par contre,  je réalise la chance que j’ai de faire partie d’une importante structure culturelle qui me verse un salaire tous les mois, ce n’est malheureusement pas le cas de tout le monde actuellement.

Depuis le début de la crise du Coronavirus, la culture a été considérée comme non-essentielle. Est-ce que vous pensez que l’absence de spectacle vivant pendant cette période va impacter l’existence même des métiers artistiques à l’avenir ?

Grégoire : C’est difficile à dire. Il y aura sûrement un impact mais il faut avoir confiance en la place qu’a la culture dans notre société. Cette crise fait ressortir une baisse de moral généralisée certes, mais elle fait également ressortir le feu qui est en nous et qui nous donne envie de créer, vivre et partager. J’essaye de rester optimiste à ce niveau-là. On dit que la culture est non-essentielle mais pourtant elle est vitale; on a tous besoin de rêver, lire, écouter de la musique, danser.   

Xavier : Je pense sincèrement que l’humain a besoin de l’art sous toutes ses formes pour s’évader, se questionner, ressentir des émotions différentes que celles ressenties au quotidien. Pour moi, l’existence même des métiers de l’art n’est pas remise en question mais il est évident que cette pandémie aura modifié notre façon de travailler, ont est forcés de s’adapter. En janvier, par exemple, j’ai dansé dans l’opéra “Pelléas et Mélisande” qui a été joué sur la scène du Grand Théâtre sans public, filmé, puis retranscrit à la télévision afin d’être tout de même présenté publiquement. Bien que la visibilité d’une création artistique reste difficile, il est essentiel de trouver des alternatives pour continuer à faire exister l’art et permettre au monde de rester curieux et de se cultiver.

Xavier Juyon sur scène @Grégory Batardon

Est-ce que vous envisagez votre futur dans ce métier autrement ? Quels sont vos projets ?

Grégoire : Honnêtement j’envisage mon métier autrement depuis ma scolarité déjà. J’ai toujours pensé que je ne devais pas me cloisonner à ne faire qu’un seul métier, en l’occurence celui de danseur, mais de travailler quotidiennement sur l’ensemble de mes centres d’intérêts. La musique, la photographie, la vidéo, me passionnent et viennent compléter mes compétences. J’ai toujours porté de l’importance à la pluridisciplinarité et à avoir plusieurs cordes à mon arc. Je pense que c’est ce vers quoi nous devons tendre. Nous nous devons de ne pas seulement être des interprètes ou des exécutants mais des artistes qui pensent et qui explorent. En mélangeant les univers, on peut atteindre une sorte d’hybridité dans la pratique de l’art et c’est ce que j’essaye de transmettre à mes élèves. Il faut rester curieux, pas seulement pour notre avenir professionnel mais aussi pour notre santé mentale.

Xavier : Pour ma part, j’ai décidé de quitter la compagnie et je commencerais en septembre 2021 une reconversion professionnelle. La crise sanitaire n’a pas été un élément déclencheur mais elle m’a conforté dans ma décision de partir à ce moment-là. Ma motivation c’est plutôt mon fils de 3 ans, qui entre à l’école cette année. Je veux être plus présent pour lui, mon rythme de travail en tant que danseur professionnel étant difficile à faire coïncider avec ma vie de famille. Je vais reprendre mes études et faire une formation en Art Thérapie. Je tourne une page sur mon métier de danseur pour me diriger vers un nouvel avenir tout en restant dans le domaine de l’art et de la création, sous forme plus thérapeutique.

Cliquez ici pour suivre l’actualité de Grégoire Malandain et ici  l’actualité de Xavier Juyon

Propos recueillis par Lysandra van Heesewijk 

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