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Jack Lang, directeur de l’Institut du monde arabe : “Une politique des arts, c’est avant tout ne rien négliger et prendre tout en considération”

Julian Debiais 21 juin 2021
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© Julian Debiais

Ancien ministre de la Culture, Jack Lang a œuvré pour la décentralisation de la culture en France, son renouvellement et continue de travailler pour son expansion, pour les innovations artistiques ainsi que la découverte de nouveaux talents. Il nous livre ainsi une déclaration d’amour aux différentes formes d’art.

Que ressentez-vous aujourd’hui face à l’engouement autour de la Fête de la musique ?

Cette idée est née il y a quelques années, elle consistait dans le fait de rassembler les citoyens et notamment les musiciens, qu’ils puissent être eux-mêmes les inventeurs d’un événement qui serait le leur. Mon rôle est assez modeste, il a résulté à dire : “Les amis musiciens, le 21 juin, on sort de chez soit et de son quant à soit”. Lorsque j’ai lancé l’idée, pour tout vous dire, je n’étais pas sûr de mon coup, ça a été l’un des plus grands tracs de ma vie. Finalement, les gens sont sortis petit à petit, ce n’était pas un triomphe le soir de la première en 82, mais tout de même, il y avait des éléments ici et là. Nous avons donc décidé de rééditer l’événement, année après année. Les débuts étaient modestes, mais la volonté était là. En ce temps-là, l’état n’avait de considération que pour la musique dite classique, or, nous voulions célébrer toutes les musiques, notre politique nouvelle était de reconnaître en égale dignité chaque type de musique. Cet événement était l’occasion, pour les citoyens, de découvrir l’incroyable diversité des genres musicaux. De plus, choisir le 21 juin, jour de l’été, des amours et des rencontres n’a pas été une mauvaise idée. On voulait que cet événement soit l’occasion de partages et je pense que ça s’est finalement réalisé. Lorsque l’on pense aujourd’hui au 21 juin, on a la Fête de la musique en tête.

Comment est née votre appétence pour la culture ? 

C’est une longue histoire… Jeune, je me passionnais pour le théâtre et étant étudiant à Nancy, on a créé une troupe de théâtre qui a beaucoup voyagé. À partir de là, nous avions eu l’idée de créer un festival de théâtre qui s’est révélé particulièrement important dans l’histoire du genre, qui a permis de révéler des talents multiples sur tous les continents. Des personnages très connus dans l’histoire du théâtre ont fait leurs premières armes à Nancy, je pense à Bob Wilson par exemple. Beaucoup se sont revendiqués de cette période du festival de Nancy. Je me suis par la suite retrouvé directeur du théâtre de Chaillot, duquel je me suis retrouvé éjecté par le secrétaire d’état de Monsieur Giscard d’Estaing, ce qui au fond a été une chance. Je me suis retrouvé libéré d’une institution lourde et elle m’a plongé dans la contestation des autorités culturelles de l’époque. Un de mes très proches amis, Antoine Vitez, m’a dit une forme de prédiction en m’annonçant que le secrétaire d’état venait de désigner le futur ministre de la Culture de la gauche. Cette idée m’a paru exubérante, mais au fond, il avait raison.

© Julian Debiais

Après autant d’années, n’y a-t-il pas des moments où l’on se sent un petit peu lassé ?

On ne peut pas se sentir lassé de travailler pour la beauté, pour la découverte. On ne peut pas se sentir lassé d’être étonné, subjugué par un film ou une pièce de théâtre. Parfois, on peut être déçu, mais on va toujours de découverte en découverte. Surtout, ce qui me passionne, c’est la découverte de nouveaux talents. Il y a dans tous les domaines, cinéma, musiques lyriques, musiques actuelles, rap, tout ce que vous voulez, des jeunes et brillants créateurs. Il y a une génération forte et talentueuse qui se lève.

Y a-t-il une réalisation dont vous êtes particulièrement fière ?

Il y a un phénomène assez bizarre, évidemment, je suis capable de vous raconter le comment du pourquoi les choses se sont faites, mais en même temps une fois que la page est écrite, elle est écrite. Lorsque je passe devant le Louvre, je ne me dis pas que je suis l’initiateur, ce que je peux me dire, c’est que c’était tout de même assez culotté. Les choses se détachent progressivement de vous-même. Vous me direz, si je n’avais fait que des catastrophes, ce serait différent. Je ne ressens pas tellement de fierté, mais plutôt du bonheur, je ne dis pas que tout était mal avant l’élection de Mitterrand, mais lorsque vous prononciez le mot culture, cela provoquait un sentiment de rejet, d’ennui parfois même de défiance chez les gens. S’il y a une chose dont nous devons être collectivement heureux, c’est d’avoir réussi dans le pays, à faire que partout les gens soient heureux et fiers des cultures de France.

© Julian Debiais

D’où vient votre polyvalence culturelle ? 

Une de mes rares qualités, c’est l’esprit de curiosité. Je continue d’en apprendre tous les jours. J’ai envie de m’immerger dans des univers que je ne connais pas, de comprendre. Si l’on garde cet esprit-là, je pense que l’on reste éternellement jeune d’esprit.

Selon les bouquinistes des quais de Seine, on constate une dégradation du niveau culturel. Partagez-vous ce constat ?

Pour les bouquinistes, la situation est particulièrement difficile. L’histoire des bouquinistes est une histoire très originale et particulière, qui participe à l’histoire de Paris. Ils font partie de l’harmonie de la ville. La difficulté des bouquinistes vient également du succès des libraires, qui sont des lieux merveilleux et particulièrement accueillants. Mais ce n’est pas parce que l’activité connaît des difficultés qu’il faut croiser les bras et ne rien faire. Il ne faut pas les laisser mourir, surtout pas ! Ce n’est pas normal de laisser mourir des imprimeries et des artisans d’art. Un pays qui perd sa mémoire peut en effet dégringoler. Il faut à la fois soutenir la mémoire, l’histoire et l’innovation.

Comment fait-on pour rendre la culture attrayante ?

Ce n’est pas une recette ou un algorithme et si cela le devient, c’est une catastrophe. Si je comprends bien, un algorithme dépend du plus petit dénominateur commun. Or, ce n’est pas seulement les chiffres et l’audimat qui font les grandes œuvres, mais cela se trouve le plus souvent dans les marges. Il faut parier sur le talent et l’invention. Nous sommes dans un système culturel français qui aujourd’hui donne la chance à de nouveaux cinéastes, à de nouveaux artistes. Une politique des arts, c’est avant tout ne rien négliger et prendre tout en considération.

Propos recueillis par Julian Debiais.

Site Internet de l’Institut du monde arabe

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