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Pascale Senk : “Le haïku ne cherche pas la beauté mais la vérité”

Maryna Magnin 4 mars 2021
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@Pascale Senk

Auteure et journaliste spécialisée en psychologie, ancienne rédactrice en chef à Psychologies magazine, Pascale Senk a découvert la poésie Haïku en 2008. De là est née pour elle une passion et un art de vivre.

Pouvez-vous vous présenter ?

J’ai fait des études de lettres à la Sorbonne, après une Khâgne à Paris. Je suis une pure littéraire qui un jour s’est rendue compte qu’elle ne voulait pas être professeure. J’ai alors décidé d’intégrer une école de communication et de journalisme interne à la Sorbonne, le CELSA. À la fin de mes études, je suis devenue journaliste et j’ai commencé à travailler à Radio France Internationale (RFI) puis France Inter en tant que reporter. Pour des raisons personnelles, j’ai à ce moment-là entamé une psychothérapie qui a été très révélatrice pour moi et à la suite de celle-ci, je me suis spécialisée dans le journalisme “Psycho”, encore mal connu en France à l’époque. Je suis entrée à Psychologie Magazine en 1994 et j’ai travaillé là-bas pendant 16 ans. J’ai ensuite travaillé pendant 10 ans au Figaro comme responsable de la page hebdomadaire “Psychologie” avant de mettre tout de côté pour me concentrer au haïku. 

Et bien justement, qu’est-ce que le Haïku ?

Le haïku est un poème, très bref et codifié venant du Japon à la fin du 17e siècle. C’est le plus petit poème au monde, il ne doit pas dépasser 17 syllabes. Il s’agit d’une poésie liée à la saison, à la nature et qui, tout comme la méditation zen, tente de saisir l’instant présent. À l’origine, les premiers poètes haïkistes étaient des “presque moines”. En France, le milieu du haïku est tout petit contrairement au Japon, où un plus large public en écrit. Aujourd’hui, nous passons trop souvent à côté de la vie. La panique actuelle nous invite à ouvrir les yeux sur les scènes absurdes du quotidien et les changements à souhaiter. Ce qui est merveilleux, c’est qu’en composant un haïku, on rentre dans une attitude de contemplation. Cet art poétique nous aide à devenir plus observateur, attentionné et présent à la vie. 

D’où vous est venue cette véritable passion pour le Haïku ?

C’est une amie qui m’a fait découvrir le haïku, en me proposant de faire un reportage sur le sujet il y a 12 ans. J’ai alors fait une enquête pour le magazine où je travaillais et j’ai beaucoup aimé, cela m’a véritablement captivée. J’étais partie à la rencontre d’haïkistes et en conversant avec eux, je me suis rendue compte de la puissance poétique des haïkus. Ces petits poèmes ne m’ont plus quitté à partir de ce moment. Depuis, j’ai écrit plusieurs ouvrages, 3 essais et j’ai participé à une conférence TED Talk à ce sujet. 

Qu’est-ce que cela vous apporte dans votre vie de tous les jours ?

Les haïkus m’aident à exprimer des sentiments inexprimables et difficiles à mettre en mots. La simplicité est ici une contrainte qui libère. Il faut mettre en mots pour garder des traces de situations émouvantes, amusantes, ou inattendues. Un haïku est une simple image qui veut dire beaucoup et quand je le relis, je revois la scène. C’est là que se trouve la véritable puissance de ces petits poèmes. 

Tout le monde peut-il composer un haïku ? 

Absolument, s’il veut bien s’y initier ! Le haïku est très démocratique et non élitiste. En animant des ateliers, je me suis rendue compte que ça marche très bien chez les enfants. Il faut être le plus simple possible en partant de toutes ces choses que l’on voit : un chat qui s’étire, un pétale qui tombe, comme dans celui-ci, de Masaoka Shiki :

“Un banc de truites
Est passé devant mes yeux –
La couleur de l’eau !”

Néanmoins, pour apprécier pleinement la force de cette poésie, il faut en connaître et en comprendre quelques clés. 

Comment doit-on s’y prendre ?

Même si le haïku prône la grande simplicité et spontanéité, il y a des règles strictes à respecter. Tout d’abord, le poème doit être bref. Il ne doit pas faire plus de 17 syllabes et doit se composer de 3 lignes de respectivement 5, 7 et 5 syllabes (une ligne courte, une ligne longue et une ligne courte à nouveau). Ensuite, il faut bien marquer la saison en utilisant un mot faisant référence à une des quatre saisons. Enfin, il faut bien marquer l’effet de césure, l’effet de surprise, le plus souvent à la troisième ligne. C’est très important de connaître ces règles comme socle de départ mais plus nous les maîtrisons et plus nous pouvons nous en détacher. 

La pratique des haïkus n’à rien a voir avec la poésie occidentale.
En quoi est-ce différent ?

Dans la poésie occidentale, on part généralement des mots, des figures de style, des métaphores, alors que dans le haïku, on part de la situation vraie, qui a déclenché l’inspiration. De plus, la poésie occidentale aime développer alors que le haïku cherche, en étant plus court, à être plus fort. Il ne recherche pas la beauté ou la complexité mais la vérité. La poésie ne doit pas à tout prix “être belle”, elle doit être vraie. 

Qui sont les maîtres du haïku ?

Il y en a trois ou quatre à connaître pour toute personne qui débute : Matsuo Bashō (le premier à avoir codifié le haïku), Kobayashi Issa, Santōka Taneda et Masaoka Shiki. Au Japon, les haïkistes contemporains se multiplient.

Est-ce que vous avez un haïku favori ?

C’est une question très difficile (rires). J’aime beaucoup un haïku de Taneda Santoka : 

“Me voici
Là où le bleu de la mer
Est sans limites”

Auriez-vous un ou plusieurs conseils pour les personnes voulant débuter dans la composition d’haïkus ? 

En lire beaucoup ! Cela peut être déroutant car nous ne sommes pas habitués à ce format de lecture Je recommande aussi aux personnes de “tirer” un haïku au hasard le matin et d’y repenser dans la journée. C’est une manière de se familiariser avec cette poésie. Je recommande aussi d’avoir en permanence avec soi un petit carnet pour écrire les événements qui se sont déroulés au court de la journée et qui nous ont bouleversé ou surpris, ainsi que nos réflexions, car cela peut être réutilisé pour la composition d’un haïku.

Ce qui est également intéressant c’est que le format du haïku va bien avec le numérique. Il est court et facile à transmettre C’est pour ça qu’on en parle de plus en plus. Je vois des groupes de haïkistes se créer sur les réseaux sociaux. Le haïku a l’avantage d’avoir un aspect nomade et léger. De plus, il se partage en groupe. Dans la culture occidentale, nous avons cette image du poète qui compose en solitaire dans sa chambre, mais au Japon, les personnes adorent s’adonner à la poésie en club. Ils prennent un thème, écrivent des haïkus et les partagent avec les autres. On se rencontre à un niveau plus raffiné. C’est en quelque sorte un partage d’âme à âme. En France, nous avons perdu l’habitude d’écrire de la poésie alors qu’au XIXe siècle, n’importe quel bourgeois écrivait des alexandrins. J’essaye donc de dire que chacun de nous a de la poésie en lui, il faut la libérer ! Enfin, comme le haïku est très démocratique, on n’est pas obligé d’être dans un magnifique jardin pour composer. On peut le faire même dans une banlieue, en restant ouvert à la contemplation. 

Pour aller plus loin :

Propos recueillis par Maryna MAGNIN

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