0 Shares 1267 Views

Raphael Federici : “Ma vocation est de représenter l’invisible à travers mes toiles et mes écrits”

@ Vanessa Moselle

Raphael Federici nous invite dans son cabinet de curiosités portées sur l’être humain dans son essence même. Plongés dans l’esprit singulier de l’artiste, nous découvrons peu à peu un nouveau monde à travers des pistes de réflexion sur nous-même.

Avant de t’ouvrir à de nombreuses techniques, un de tes premiers collages de street art était le personnage du marin. Qui est-il ?

J’ai commencé par toute une série de personnages identifiables par leur uniforme (le marin, le cowboy, l’astronaute) car je travaillais sur l’analogie entre l’uniforme et ce qu’il représente dans l’imaginaire collectif. Le personnage du marin est devenu une évidence  car il est pour moi un alter égo déguisé en aventurier secret. Tatoué, similaire à Popeye, sensible et poète mais aussi bagarreur, il est le mystérieux aventurier des mers. Je rêve que mon marin soit comme un aventurier que je puisse représenter dans un cabinet de curiosités qui devienne sa vie. Je le représente dans toutes les cultures, il est sans frontières mais garde toujours sa barbe.

De plus j’ai grandi avec Fred Astaire et Gene Kelly, mon père travaillant comme musicien sur un bateau, j’étais moi-même habillé en marin ! Mon premier collage est d’ailleurs toujours dans les rues de Paris.

© Raphael Federici

Sur beaucoup de tes personnages, la peau ressemble à du bois. Pourquoi avoir choisi cette matière ? Qui sont les personnages que tu peins ?

Ces lignes m’ont suivi tout au long de ma vie. Premièrement, elles me rappellent les lignes présentes dans le bois de ma chambre d’enfance que je suivais pour m’endormir. Le bois a toujours été une matière que j’affectionne. De plus, je suis tombé un jour sur une cartographie militaire et j’ai eu le déclic. Ces lignes me sont apparues comme des lignes de vie que l’on retrouve dans chaque élément, chaque matière. Elles apparaissent dans la paume de la main, c’est une forme d’identité. Chaque ligne est unique et représente l’identité indivisible que nous portons tous.

Je l’exprime dans mon travail comme l’expérience du divin qui passe au travers de la matière.

© Raphael Federici

On ressent un profond engagement dans tes dessins, d’où te viennent ces valeurs et ces réflexions ? Ces pensées sont-elles issues d’une introspection ?

Je me suis toujours posé des questions existentielles mais une évidence m’est apparue précisément un soir durant l’année de mes quinze ans. Je me suis réveillé en pleine nuit et en me rendant compte que tout ce qui existe était cohérent et polaire. J’ai commencé à étudier les grands textes dans le but de comprendre les réponses que pouvaient apporter les religions et les courants de pensée sur cette polarité du bien et du mal. J’étais fasciné par cette balance qui régit l’entièreté de notre vie. J’ai alors beaucoup lu de livres de développement personnel et je n’ai jamais arrêté depuis mon adolescence.

Je suis rentré dans cette dynamique de rencontres et de voyages.  J’ai donc découvert diverses cultures et je me suis dirigé vers les rencontres avec nos ainés afin qu’ils me parlent de la vie. Être artiste m’a permis de faire de mes thèmes de réflexion un réel travail de création.

Chacune de tes œuvres est presque comme scellée par une phrase philosophique. L’œuvre précède-t-elle l’écriture ou est-ce l’inverse ?

C’est un échange permanent entre les deux. Parfois, je me lance dans une œuvre sans savoir ce qu’elle deviendra et elle prend forme sans vraiment que je m’en rende compte. Au contraire, d’autres fois je vis une expérience qui me bouleverse et j’exprime le besoin de coucher sur le papier de manière écrite comme peinte ces émotions. Où que je sois, des idées germes dans mon esprit comme un cercle vertueux.

J’ai toujours aimé dialoguer en profondeur avec une personne et en sortir grandi. Les enfants m’apprennent aussi beaucoup. L’expérience d’une personne âgée est aussi importante que l’insouciance de l’enfant. Picasso disait : “Il m’a fallu toute une vie pour apprendre à dessiner comme un enfant”. Le Christ lui disait : “Priez comme des enfants”. De ce fait, l’enfant dans sa non-expérience me fascine car il se rapproche du premier homme. Je pense que le rôle de l’artiste est de créer un pont entre le spectateur et son enquête personnelle. L’artiste avec son œuvre, créé un infime moment de magie chez le spectateur et devient un indice entre lui et lui-même. Comme l’Homme à la capacité de rendre réelles des interprétations subjectives, mes œuvres visent à représenter l’imperceptible essentiel en chacun de nous.

Je pense que si nous voulons comprendre l’humain il est nécessaire de nous tourner du côté de la personne âgée et de l’enfant. Une personne âgée nous donnera les clefs d’une culture et un enfant celles du naturel.

© Raphael Federici

“De la confusion nait le doute, du doute la réflexion, de la réflexion l’inspiration, de l’inspiration le changement. Finalement plus ils nous manipulent plus ils nourrissent notre cause”. Car comme disait M.Luther King : “L’obscurité ne chasse pas l’obscurité. Seule la lumière peut le faire”.

“Il n’y a pire aveuglement que celui qui à la connaissance mais s’auto-censure”.

“Le paradis des fous est l’enfer de l’homme sage”. Tu as écrit cette phrase sous un de tes fameux portraits de marin. Es-tu le fou ou l’homme sage ?

Dans ma propre lecture de ce thème, le paradis des fous représente toute cette norme actuelle mise en place par un faux drapeau qu’est celui de la liberté. Je ne me définis pas comme sage, néanmoins la nouvelle normalité que l’on nous vend comme idéale est l’opposé de ma personne. J’ai toujours été un contestataire qui remet tout en question et qui n’accepte pas le “non”. Toute mon âme tressaille lorsque l’on touche à mon système de valeurs, à mon identité.

Tu caches très souvent les yeux de tes portraits. C’est assez déroutant de lire tes textes philosophiques sans pour autant arriver à percevoir le regard de la personne. Les yeux ne sont-ils pas les fenêtres de l’âme ?

Les yeux me paraissent trop évidents car ils peuvent être symbole de sagesse, de sincérité et d’amour mais peuvent aussi être faussés. Si dans une toile nous rayons les yeux du sujet, le spectateur sera obnubilé par eux. En cachant les yeux, nous ne nous concentrons pas sur le superficiel mais sur l’âme. Je veux amener le spectateur à se questionner sur la relation qu’il entretient avec les autres. Est-ce que lorsque je regarde une personne, je me focalise sur son regard et ce qu’elle veut me montrer ou est-ce que je la vois telle qu’elle est réellement ?

Nous n’avons pas besoin du regard pour lire une émotion car elle se transmet parfaitement dans l’invisible. Notre enveloppe corporelle ne constitue pas notre entièreté car nous sommes une infinité.

© Raphael Federici

On retrouve tes œuvres partout dans le monde (au Portugal, aux États-Unis, au Maroc ou encore au Brésil). Tes voyages ont-ils un impact sur tes œuvres ?

Quand on parle d’ouverture ; le voyage, les langues, les cultures sont les mots-clefs. Je perçois le voyage comme l’essence de la vie car il représente le mouvement. Je pense voyager autant confiné qu’avant car mes souvenirs, mon esprit et mes rencontres sont un voyage. Si l’on voit le voyage comme une découverte d’ailleurs, je pense que nous ne sommes pas réellement contraints de voyager cette année.

Mais effectivement je pense que le voyage m’a permis de découvrir une multitude d’horizons et de mettre le pied à l’étrier en ce qui concerne mon art et mon envie de faire partie de ce monde.

Pour finir, tu as posté récemment une publication sur ton compte Instagram qui explique “Artistes ! Engagez-vous ! Dénoncez, Agissez, c’est votre rôle.” Dans quel état d’esprit es-tu en ces temps difficiles ? Comment comptes-tu  t’engager ? 

Je suis engagé comme lanceur d’alerte. Mon art subversif est repris par des résistants du monde entier et sert à défendre les droits humains. J’envoie des illustrations et des dessins car je suis intimement convaincu que l’art peut changer l’Histoire. L’objectif de ces dessins n’est en aucun cas de me faire connaitre ; l’important est que mes dessins parlent et servent à défendre des causes primordiales.

Je me sens impliqué dans la cause humaine. À travers mon art je cherche à faire réfléchir sous forme d’indice sans jamais prôner une vérité objective. J’essaie de transmettre ce que j’apprends chaque jour dans le but de pouvoir aider l’autre comme on m’a aidé. Je ne suis pas dans un rapport de conflit mais je mets beaucoup d’énergie à apporter de l’information et de l’espoir dans mon entourage. J’essaie de me placer avec ceux qui vont créer un pont de réflexion et non de haine et de violence.

Qu’est-ce que l’artiste dans une société en danger ? On ne se rend pas assez compte de l’importance de la culture. Une société qui se sépare de sa culture est une société qui mourra à très court terme. Je souhaite essayer de redonner du sens dans ce non-sens qu’est notre société actuelle. J’ai foi en l’avenir.

© Raphael Federici

Il y a pour moi trois étapes importantes dans la vie : lorsque l’enfant comprend qu’il va mourir un jour, quand il comprend que ses parents vont mourir et quand il prend conscience qu’il n’aura jamais assez de temps pour accomplir tous ses rêves. Je souhaite accomplir le maximum de mes rêves.

Interview réalisée par Eléonore Prunevieille

Suivez Raphael Federici sur Instagram et Facebook

Articles liés

Muriel Fagnoni et Julia Gai : « La fleur est une mise en abyme de l’éphémère et de la beauté de notre vie »
Art
79 vues

Muriel Fagnoni et Julia Gai : « La fleur est une mise en abyme de l’éphémère et de la beauté de notre vie »

Des œuvres connectées au floral et au végétal : voilà ce que nous propose le duo de curatrices Muriel Fagnoni et Julia Gai, fondatrices de la galerie d’art « quand les fleurs nous sauvent ». Leur intention est de...

Les saisons de Maia Flore by quand les fleurs nous sauvent
Art
104 vues

Les saisons de Maia Flore by quand les fleurs nous sauvent

Dès le 18 mars, le nouvel évènement « Les saisons de Maia Flore » de la galerie « quand les fleurs nous sauvent » invite à la rencontre intime entre l’artiste et la nature. Pour l’occasion, les curatrices Muriel Fagnoni et Julia Gai...

Les Césars 2021 – Critique d’un Divan à Tunis de Manele Labidi
Cinéma
110 vues

Les Césars 2021 – Critique d’un Divan à Tunis de Manele Labidi

La Cérémonie des Césars aura lieu le 12 mars 2021. À l’aube d’une édition particulière marquée par la crise sanitaire, nous avons décidé de vous offrir un tour d’horizon des films nommés ainsi que nos favoris. Installez-vous confortablement car,...