“Dans le couloir”, un duo sublime au bord de la vie
©Bernard-RICHEBE
Au Théâtre Hébertot, Christine Murillo et Jean-Pierre Darroussin sont deux octogénaires qui voient revenir, à leur grande surprise, leur fils âgé de cinquante-ans. La pièce est signée Jean-Claude Grumberg, qui a cousu des personnages pour ces acteurs magnifiques, dirigés par le metteur en scène Charles Tordjman. Entre le rire et les larmes, un spectacle au bord de la vie, mais qui ne cesse de la célébrer.
« Où vas tu ? Gémir ! »

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Il y a une trentaine d’années, Charles Tordjman avait monté dans ce même théâtre Fin de Partie de Samuel Beckett, pièce dans laquelle deux vieux parents se retrouvent dans des poubelles à moitié ouvertes, d’où ils s’épient et s’échangent des phrases. A cette même époque, dans ce théâtre, s’est aussi jouée la pièce la plus célèbre de Jean-Claude Grumberg L’Atelier. C’est donc avec une grande émotion que nous retrouvons cet auteur magistral dans une nouvelle création, avec la complicité du même metteur en scène et avec deux éblouissants comédiens, Christine Murillo, cinq fois moliérisée, et Jean-Pierre Darroussin, comédien présent aussi bien sur les scènes de théâtre que sur grand écran. Tous deux sont des octogénaires mariés depuis 66 ans, qui vivent et survivent tant bien que mal, se supportant en même temps qu’ils s’invectivent, se détestant en même temps qu’ils ne peuvent se passer l’un de l’autre. Lui a une vue qui baisse drastiquement, un mal de dos chronique et un pessimisme en bandoulière qui lui fait voir le mal partout. Elle, c’est le contraire, une bonne humeur joviale et une manière à elle de prendre la vie par le bon côté, sans oublier ses appareils auditifs car elle n’entend plus guère. Au milieu de ce couple qui a l’habitude de prendre ses repas à heure fixe dans la cuisine, survient un troisième larron, leur fils, qui à cinquante ans et des cheveux tout blancs, fait un retour au bercail.
« Tu dois croire en toi ! »

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Pour quelle raison ce fils aux cheveux blancs revient-il vivre chez ses vieux parents ? Et pourquoi donc, une fois qu’il a récupéré sa chambre, ne veut-il pas les voir, se contentant dans ses allers et venues de s’enfermer dans sa chambre et de distiller, à sa mère surtout, quelques paroles mystérieuses ? Il serait venu leur demander un peu d’argent pour un projet… Sans que l’on aperçoive une seule fois ce fils, réfugié lors d’un moment de crise existentielle, ou en raison peut-être de son divorce, les deux vieux parents s’organisent, et la venue du fils agit comme un véritable révélateur du couple. Christine Murillo, explosive dans une robe colorée, est une mère puissante, plus qu’aimante, aux petits soins pour son fiston qu’elle retrouve comme s’il avait six ans. Dans le couloir, lieu de passage qui fait office de décor, chacun déambule, glisse près des portes, épiant le moindre soupir, la moindre parole. On s’assied, on s’endort, on discute ou on s’engueule, comme on le fait depuis plus de 60 ans. La mère, « la vieille » ainsi appelée par son mari, s’émerveille du retour du fils prodigue, lui concocte un sandwich au veau froid avec des cornichons qu’elle laisse pendre à sa poignée de porte, dans un sac poubelle. Horrifié par ce spectacle pitoyable, d’une vieille femme qui s’apitoie comme une louve sur son petit, Jean-Pierre Darroussin se moque, lance des blagues à l’humour glaçant que dans son ancien métier, celui d’avocat, il affectionnait. Pas le temps de s’apitoyer sur les enfants. Seule concession à sa radicalité de principe, il lance derrière la porte de son fils « Tu dois croire en toi ! »
Un comique plein d’amertume et de gravité

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Pour interpréter de tels personnages, suspendus par le mystère d’un retour inexpliqué, contraints de survivre, entre le bonheur d’une soupe chaude et le malheur d’un dos arthritique, entre le rire et les larmes, parce qu’on n’y voit plus trop, parce qu’on n’entend plus rien, et que la vie est dure, mais qu’il faut bien vivre, comme dans la chanson de Jacques Brel, il faut des comédiens éblouissants. Christine Murillo, solaire dans son extravagance et sa maladresse, débordante de vitalité et d’émotion, et Jean-Pierre Darroussin, écorché par la guerre, meurtri par la souffrance et réfugié sous sa peau de serpent froid, sont tous deux magnifiques. Sans pathos, sans lourdeur, les deux comédiens réalisent un voyage existentiel de funambules, sur le fil de la vie, qui mène à la mort. Le texte de Grumberg est d’une simplicité métaphysique, comme celui d’un enfant qui aurait tout vécu. C’est dire que c’est un monde en soi, dans une économie de mots que la mise en scène de Charles Tordjman éclaire avec précision. D’autant qu’il faut attendre la toute fin du spectacle et le monologue vertigineux de Darroussin, sublime, déchirant, pour saisir le dénouement de l’intrigue. Du grand théâtre.
Hélène Kuttner
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