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Rencontre avec Marie Terrieux, directrice de la Fondation François Schneider à Wattwiller

Patrick duCome 23 janvier 2020
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Marie Terrieux © Steeve Constanty

Une exposition particulièrement originale de la Fondation François Schneider se tient à Wattwiller au pied des Vosges. Comment détecter l’art où il se cache ? Il faut du flair et de la créativité. Rencontre avec Marie Terrieux, directrice de la Fondation François Schneider. 

L’eau dessinée raconte une extraordinaire histoire : celle de l’eau à travers la bande dessinée et l’illustration. Dans une scénographie joyeuse et ludique sont présentés plus de 300 documents et objets : des originaux, des manuscrits, des illustrés, des films animés, destinés aux nostalgiques des années 60 tout comme à tous les amateurs de BD jusqu’aux romans graphiques.

Pour ce voyage exceptionnel à travers le paysage, la matière de l’eau, les récits d’aventure, nous avons choisi de donner la parole à Marie Terrieux. Cartographe de la scène artistique contemporaine, son défi, vous le lirez, reste de faire vivre un lieu à la campagne loin des villes et partager avec le plus grand nombre.

Marie Terrieux, pour nous éclairer sur l’aboutissement de cette exposition fort créative à Wattwiller, le lecteur aimerait en savoir plus sur votre démarche. Vous étiez de l’aventure Rencontres d’Arles puis vous êtes partie en Chine et vous dirigez aujourd’hui la Fondation François Schneider.

En effet, j’ai travaillé aux Rencontres d’Arles en 2003 et 2004 aux côtés de François Hébel et il y avait tout un grand pan sur la photographie et l’art chinois. Dans une ambiance formidable, les rencontres défrichaient énormément. Elles étaient complètement audacieuses dans leur manière d’investir des lieux atypiques pour l’époque…

La Chine, le lieu de votre spécialisation en art contemporain chinois et vietnamien ?

J’avais effectué auparavant des recherches sur la scène artistique vietnamienne, à laquelle très pue ne prêtait attention, dans le cadre de ma maîtrise d’histoire de l’art et d’ethnologie. Je suis partie en Chine pour mon terrain de DEA  que j’effectuais à l’EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales).
Je me suis intéressée à la création contemporaine non occidentale et à ce qu’on a pu appeler de manière ethno-centrée les périphéries artistiques. Je me suis interrogée sur l’identité culturelle dans la peinture Vietnamienne et sur les questions de subversion et dissidence, qui étaient très à la mode pour décrire l’art chinois au début des années 2000. J’ai effectué une partie de mes recherches à l’académie centrale des Beaux-Arts de Pékin et ai travaillé sur les ruptures entre l’académisme et les avant-gardes.

À l’époque la Chine n’était pas en vogue et cela semblait très étrange de s’intéresser à cette scène. J’ai travaillé plusieurs années dans la friche industrielle de 798, aujourd’hui très populaire, mais à l’époque constamment menacée de destruction (Art et usine, cette cohabitation a fait le succès de Dashanzi ou 798, la scène la plus hype de l’art contemporain à Pékin –cf. Libération du 08 décembre 2007. / ndlr ). J’ai co-fondé une agence culturelle avec des amis, croisant art et musique. Nous étions parmi les seuls Européens à proposer ce type de projet, à faire venir des artistes internationaux sur la scène chinoise et inversement à créer de nombreux échanges interculturels entre différents continents, sans jamais être dans le phénomène de masse et en conservant des projets de qualité.

Par exemple ?

J’ai monté en 2012 un grand projet autour d’Agnès Varda, pour exposer 55 ans de sa création, à la fois comme cinéaste et plasticienne mais aussi pour présenter son travail de photographe sur la chine réalisé en 1955 et resté inédit. J’ai présenté avec Léo de Boisgisson des photographes chinois comme Ren Hang ou Zhang Xiao en Europe. Nous avons fait venir des groupes comme M, Air et monté des festivals de musique en Chine. Nous avons organisé une formidable exposition dédiée à la photographie africaine à Pékin.
J’ai monté l’itinérance de 25 chefs d’œuvres – de Picasso à Dubuffet – du Musée Unterlinden dans 3 villes de Chine. Les dernières années je me suis occupée de la galerie d’Hadrien de Montferrand où nous avons par exemple monté une très belle exposition consacrée aux dessins brodés de l’artiste japonaise Chiharu Shiota. J’ai aimé participer à la fabrication de ces dialogues entre disciplines et cultures.

Pourquoi avoir quitté la Chine ?

La tournure de la politique culturelle en Chine ne me convenait plus guère. Celle-ci se rétrécissait en se tournant vers une forme d’égocentrisme qui fermait ce qui aurait pu demeurer très ouvert et qui se traduisit par un certain immobilisme. Le marché de l’art a pris le dessus et en conséquence c’est l’art chinois qui s’en trouve appauvri à la différence de ce qu’il fut dans les années 90 et 2000. Aujourd’hui la jeune génération est plus “gâtée” et vit la globalisation, sa standardisation, moins d’audace peut-être. Il y avait en 2016 moins d’échanges interculturels au cœur de la pollution galopante de l’air. Je recherchais de nouvelles rencontres peut-être et la Fondation François Schneider était une un défi intéressant : un centre d’art en zone rural, avec le sujet de l’eau, un bâtiment au fort potentiel dans un cadre assez exceptionnel aux pieds des Vosges. C’était original de la part de François Schneider et visionnaire d’avoir décidé de s’implanter dans ce lieu.

Quelle est la personnalité de François Schneider ? Quel rapport entre l’industrie de l’eau et son implication dans l’art ?

Je travaille depuis une quinzaine d’année dans le milieu culturel et j’aime arriver dans des projets où beaucoup de choses sont encore à construire avec parfois des systèmes D et souvent des équipes à taille humaine.
François Schneider est un industriel français qui a développé des métiers aussi différents que la communication, l’agroalimentaire, le cinéma. Il n’a plus d’activité professionnelle aujourd’hui mais c’est un visionnaire avec toujours trois longueurs d’avance sur ce qui se fait. Penser au sujet de l’eau il y a 20 ans était très nouveau je pense. Il a démarré la fondation en s’engageant dans une première mission d’éducation en 2000. Nous distribuons 150 bourses chaque année pour des bacheliers d’origine modeste afin de continuer leurs études supérieures. La fondation est dans une démarche philanthropique, c’est la redistribution de la richesse d’un homme.

Et pour l’art ?

Il encourage la création contemporaine. Il n’est pas collectionneur, en revanche, il est sensible à la création et sa diversité et a souhaité soutenir les artistes étant souvent dans des modèles économiques fragiles en initiant un concours Talents Contemporains, lancé en 2010. Chaque année nous attribuons 7 prix de 20 000 euros à des artistes du monde entier pour une œuvre ou un projet à réaliser sur le thème de l’eau.
Nous présentons les œuvres lauréates une fois par an et prêtons dès que possible celles-ci. Le centre d’art est assez jeune puisqu’il est en activité depuis 2013. La Fondation est autonome, et vit sur un modèle particulier de placement, avec des revenus annuels fixes, rétribuant les artistes, les boursiers, les différents métiers liés à la programmation culturelle, les 8 salariés, les prestataires liés au bon fonctionnement du lieu.

Que dévoile L’eau dessinée ?

L’exposition retrace plus d’un siècle d’histoire de l’image dessinée et illustrée sur le thème de l’eau ayant inspiré une multitude de récits. Elle est constituée de collections patrimoniales de la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image d’Angoulême ainsi que de prêts d’auteurs, d’éditeurs et de collectionneurs. Cette exposition sera inscrite au calendrier de “2020 – Année de la Bande dessinée”, annoncée par le Ministre de la Culture et pilotée par le Centre national du livre et par la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image qui est partenaire de l’exposition.

Lucas Harari, sérigraphie extraite de L’aimant, édition Sarbacane

Quels auteurs y sont présentés ?

Vous y découvrez les diverses approches des auteurs et dessinateurs depuis les premiers auteurs de la fin du XIXe siècle ayant donné le ton à la bande dessinée, Christophe, Georges Mory, Marcel Turlin… jusqu’aux héritiers de la ligne claire, Bruno Le Floc’h, Christian Cailleaux… en passant par les iconiques que sont François Boucq, Moebius ou François Schuiten. Puis toute la période contemporaine et le renouvellement du genre via le roman graphique – Nathalie Ferlut, Jens Harder, Nicolas de Crécy, Marine Blandin, Maruo. Des artistes passés par la HEAR (Haute École des arts du Rhin, Mulhouse et Strasbourg) sont également mis à l’honneur, cette école d’art étant connue pour sa section illustration.

Quels sont les autres expositions que vous avez déclinées ?

En arrivant j’ai proposé une exposition sur la fonte des glaces avec la photographe Anna Katharina Scheidegger, puis une exposition sur les Nuages avec une vingtaine d’artistes internationaux, de Marco Godinho à Shilpa Gupta. L’été dernier nous avons monté un projet génial avec Céleste Boursier Mougenot, qui a fait couler 130 tonne d’eau dans le centre d’art, déambuler un piano, déverser 20 tonnes de verre calcin pour une grande plage et fait résonner ses bols de porcelaine avec sa fameuse œuvre Clinamen. Ce fut un succès avec 8000 visiteurs en 15 semaines.

Empreinte – Antoine Gonin © FFS – Antoine Gonin « Talents Contemporains », édition 2013

Quels sont vos autres partenariats ?

Nous travaillons beaucoup sur le territoire avec la communauté de commune par exemple avec qui nous sensibilons des assistantes maternelles qui reviennent ensuite avec les enfants pour découvrir les expositions. Nous menons des ateliers et projets avec un hôpital psychiatrique depuis 2 ans, les patients créent des œuvres et les exposent chez nous. Nous allons travailler avec une maison centrale d’arrêt cette année et un de nos lauréats du concours. J’essaie ainsi d’avoir des projets de société et d’ouvrir à nos deux missions intiales.
Une partie de L’eau dessinée a également été présentée à l’Espace 110, au Centre Culturel d’Illzach, dans le cadre du 35e Festival Bédéciné. Le territoire a mis la BD à l’honneur : les médiathèques de Thann et Cernay ont exposé les travaux de Jean-Denis Pendanx et Matthias Picard, l’Abri-Mémoire d’Uffholtz présentait les dessins de Marko. De nombreux ateliers d’illustration et d’écriture, de tables rondes et signatures avec les auteurs, une série de concerts dessinés et un espace jeunesse sont au programme ainsi qu’un vaste espace lecture où les visiteurs sont invités à s’immerger.

Vous mettez volontairement en avant cette notion de territoire…

J’ai été séduite par Wattwiller et sa région, le lieu de la Fondation évidemment ! Cette ancienne usine d’embouteillage a été très bien transformée. Le centre d’art de la fondation comprend un très joli jardin d’un parc de sculptures et fontaines comme Star Fountain de Niki de Saint Phalle. C’est une chance dans le village où nous sommes.  Le fait que François Schneider ait eu l’envie d’implanter le centre d’art hors d’une grande ville me semblait particulièrement intéressant. Le centre d’art s’adresse à un public large avec un souci de démocratisation de l’art contemporain dans une région où la dynamique culturelle est importante à la frontière avec la Suisse et l’Allemagne. La fondation navigue d’un territoire à l’autre. Elle alterne entre le côté international de Bâle et les alentours de Mulhouse où l’offre culturelle est riche avec par exemple la Filature, la Kunsthalle ou encore la Forêt Noire à quelques dizaines de kilomètres.

Quels sont vos projets ?

Pour les 20 ans de la Fondation, nous mettons en place une exposition avec le musée du quai Branly – Jacques Chirac en mai 2020. Il s’agira de mettre en dialogue, durant cinq mois, une partie de nos collections avec 90 objets et chefs d’œuvre du Quai Branly (outils, tradition, rites, imaginaires…). Nous créerons ici à Wattwiller un musée exceptionnel en quelque sorte avec des collections des cinq continents, pour raconter une histoire d’eau universelle entre plasticiens contemporains et créateurs, artisans de différentes époques et cultures.

Propos recueillis par Patrick duCome

 

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