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« Spirit, l’esprit des choses » et l’art de l’étrange aux Musée et Jardins Cécile Sabourdy

Matthieu Péronnet 16 décembre 2018
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La troisième tentation du Christ, boîte de dévotion, cire habillée de Nancy (XVIIIe siècle), détail © Matthieu Péronnet

Avec leur nouvelle exposition, les Musées et Jardins Cécile Sabourdy nous plongent, avec exigence et sensibilité, au cœur du monde de l’imperceptible.

Cellule de nonne (fin XVIIIe siècle) © Matthieu Péronnet

Questionnements sur le sacré et l’art autodidacte

C’est un voyage étrange dans le monde de l’art et de l’esprit auquel nous convie cette nouvelle exposition des Musée et Jardins Cécile Sabourdy. Les artefacts exposés ont été créés par des artistes autodidactes, souvent non revendiqués, pour un usage intime qui n’exclut pas le rituel. Car, les objets présentés ont pour point commun d’avoir été « habités », c’est-à-dire d’avoir accueilli des esprits permettant à l’Homme d’exprimer l’inexprimable ; habités par les questionnements de ceux ou celles qui les ont créés aux moments cruciaux de la vie ; habités enfin parce qu’ils nous semblent tous avoir recueilli un peu de l’âme de leur créateur.

En explorant les sources, matériaux et formes d’artefacts ayant reçu des forces immatérielles, l’exposition Spirit, l’esprit des choses s’intéresse à la manière dont les objets deviennent sacrés. Dans une tentative de projection dans l’esprit de celui ou celle qui les a conçus, l’exposition force à nous interroger sur notre propre perception mentale de ces objets, touchants ou déroutants.

Dans un parcours scénographique remarquable, l’exposition présente ces objets d’ici et d’ailleurs, qui étaient encore récemment nourris par les croyances des hommes ou depuis longtemps « éteints ».

Reliquaire à papiers roulés (fin XVIIe siècle), détail © Matthieu Péronnet

Cellules de nonnes, reliquaires et objets de piété

Les cellules de nonnes ont été réalisées par de jeunes religieuses au moment d’entrer au couvent, comme ultime cadeau offert à leurs familles. Ces boîtes, de la taille d’une boîte d’allumette ou d’un carton à chapeau, reproduisent de manière naïve la cellule monacale qui ne sera plus quittée. Ainsi, les poupées profanes réutilisées dans ces boîtes, à côté d’autres matériaux de récupération, se trouvent investies par le geste mémoriel de leur créatrice qui font le choix de se retirer du monde visible.

A leurs côtés, d’étranges reliquaires mêlent restes matériels d’une personne sanctifiée (os, morceau de vêtement, …) et décor architectural ou végétal, réalisé avec une minutie extrême à partir de papiers roulés. A la fois boîtes à secrets et sanctuaires domestiques, ces reliquaires réalisés à partir du XVIe siècle pour être conservés dans les foyers mêlent l’intime à l’expérience mystique.

Des souvenirs de pèlerinages et autres boîtes de dévotion – œuvres modestes et étranges, souvent étincelantes – complètent ce panorama des « mondes enfermés » issus de l’art populaire chrétien du XVIe au XXe siècles.

Enfin, trois œuvres habituellement conservées dans des églises rurales du Limousin passent de l’ombre à la lumière et trouvent une nouvelle visibilité dans cette exposition : une statue en bois polychrome de Saint Roch (XVIIIe siècle), une stupéfiante pieta en pierre (XVIe siècle) et un portrait touchant de jeune femme (XIXe siècle) – vierge chrétienne, sainte ou dame romaine – dont il émane quelque chose qui relève à la fois de l’intime et du sacré, de la représentation et de son double invisible.

Nudsus, statuettes thérapeutiques du Panama (peuple Guna, fin XIX-XXe siècles) © Matthieu Péronnet

Esprits lointains

Deux collections viennent compléter et s’entremêler à ces objets d’art sacré chrétien, comme pour nous rappeler que l’instanciation du sacré dans l’objet n’est pas une préoccupation récente ni propre à notre civilisation.

Une collection ethnographique de quelque 150 statuettes en bois, sculptées par les Guna, peuple autochtone du Panama, montre comment des objets peuvent tour à tour être inertes, puis accueillir des esprits primordiaux lorsque des initiés font appel par la parole à leur pouvoir spirituel. L’expressionnisme « brut » de ces statuettes révèle la prévalence de l’esprit qui investit la forme, sur la forme elle-même, dans l’acte créateur du sculpteur.

Habituellement conservé par le Musée de Senlis, un fonds d’ex-voto gallo-romain (Ier-Ve siècles), excavés de l’oubli dans la forêt d’Halatte (Oise), fait écho à ces statuettes amérindiennes, miroirs dans le temps et dans l’espace d’une même humanité vulnérable.

Enfin, il faut évoquer la vocation du Musée Cécile Sabourdy à promouvoir la création contemporaine et/ou locale, au travers des œuvres des artistes Aurélien Lortet (qui présente des sculptures « à tiroirs » dans tous les sens du terme) et IR Denise (superbes collages surréalistes) qui apportent leur supplément d’étrangeté à cette exposition.

Stéphanie Birembaut, directrice des Musée et Jardins Cécile Sabourdy, présentant l’exposition « Spirit », l’esprit des choses © Matthieu Péronnet

Les Musée et Jardins Cécile Sabourdy

Implantés au cœur de Vicq-sur-Breuilh, commune rurale de 1.350 habitants située à 20 km au sud de Limoges, en Haute-Vienne, les Musée et Jardins Cécile Sabourdy se construisent autour de deux piliers. Le Musée, ouvert en 2014, occupe l’ancien presbytère de la commune datant du XVIIIe siècle et accueille onze salles d’expositions permanente et temporaire.Celles-ci sont conçues autour d’un parcours sur l’art naïf, l’art brut et l’art moderne. Elles présentant des artistes reconnus de la région, à l’image de Cécile Sabourdy, ou ayant laissé leur empreinte dans l’histoire de l’art.
Le Musée abrite aussi la médiathèque, ainsi que l’agence postale de la commune.

En face, les Jardins offrent un lieu de découverte de la ruralité d’aujourd’hui autour d’ateliers pédagogiques et d’un parcours de médiation et de sensibilisation.

Par l’exigence de leur programmation, les Musée et Jardins Cécile Sabourdy démontrent, depuis 2014, la vitalité et l’engagement culturels des territoires ruraux.

Matthieu Péronnet

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