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WOZEN (WOrld citiZEN) : La galerie d’art engagé à Lisbonne

Dorothée Saillard 11 juillet 2019
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WOZEN questionne notre part de citoyen actif et le rôle de l’art contemporain dans nos communautés. Résidences et collaborations d’artistes, échanges avec le public… Au bar, on peut croiser les artistes ou les fondateurs, João Marcus Calvacanti et Rique Inglez. Et parler d’art, de villes en mutation, et de Rio de Janeiro…

João, de Rio de Janeiro à Lisbonne, comment est né WOZEN ?

Rique et moi sommes cariocas et amis d’adolescence. Nous avons toujours parlé d’art sans jamais penser concrétiser un projet. J’ai travaillé dix ans dans la finance et l’immobilier. Rique a abandonné le droit pour devenir tatoueur et créer un collectif d’art à Rio, je l’ai rejoint. Le collectif a été invité en 2015 pour des résidences artistiques à Porto, et par Kiki Caldas à Lisbonne.

Rique a décidé de s’y établir, la scène artistique brésilienne étant très dure pour les artistes émergents. L’idée de citoyen actif dans sa communauté qui contribue à sa transformation a été le point de départ de notre réflexion. J’ai trouvé nos locaux qui sont situés en face du Musée National d’Art Ancien !

Et cela a démarré très vite…

WOZEN a ouvert en 2016 le jour international des musées. Nous étions en plein montage, et des dizaines de personnes étaient déjà entrées ! Alors nous avons décidé d’assumer de laisser les toiles au sol, puis de garder ce côté expérimental de “work in progress”.

Nous nous sommes concentrés sur des expositions collectives, dont 13 la première année avec plus de 50 artistes de 15 nationalités différentes. Cette aventure a débuté à quatre avec KiKi Caldas et Felipe Kopanski. Aujourd’hui, nous sommes deux, Rique et moi.

Vous avez donc défini le rôle de WOZEN de manière très spontanée ?

Oui, notre identité s’est affirmée progressivement par l’expérimentation. Pour l’exposition collective Glocal en 2016, l’artiste Francisco Vidal a transformé une partie de notre espace en atelier, marquant le début de nos résidences artistiques. Nous avons invité Kwame Sousa à partager son atelier, ce qui a donné deux expositions simultanées avec Territórios.

Puis Francisco a exposé à la galerie Underdogs à Lisbonne et au Musée Afro Brasil à São Paulo. Il a produit les oeuvres chez WOZEN. Pendant ce temps, nous avons développé ensemble une école expérimentale pour les enfants, la Summer School.

Au fond, notre curation très organique est basée sur la façon dont les histoires des artistes et la nôtre se croisent. Nous sommes brésiliens en territoire portugais et reliés par la langue portugaise, nous nous connectons avec des artistes d’Afrique et d’ailleurs : c’est ainsi que notre identité se façonne.

Projet “Escola de Papel” par Francisco Vidal. Photo Hugo Inglez

Le projet Escola de Papel a contribué à vous définir aussi ?

Papel signifie papier et aussi rôle en portugais. Pendant des mois, enfants et parents ont fait du papier comme une introduction au processus de travail et à la matière première de l’artiste. En Afrique, l’artiste doit souvent faire son propre papier.

Mettre en valeur l’absence de papier, et donc de base sociale, c’est interroger la contribution de l’artiste au développement social et la façon dont il se connecte aux autres artistes, mais aussi notre rôle d’espace culturel.

Le résultat : l’exposition Luanda Rising par Francisco Vidal dont les portraits d’artistes peints sur ce papier posent ces questions. Pour WOZEN, être situé face au Musée d’art Ancien, c’est aussi se demander comment respecter la mémoire du passé tout en réparant, en tant que curateur.

WOZEN évolue encore chaque jour ?

Nous ne faisons rien par hasard, nous essayons d’écrire et de nous inscrire dans une histoire où chaque projet pourra trouver sa place et être approfondi en créant une connexion spéciale.

Nous n’avons plus de réserve ni d’atelier mais un nouvel espace convivial avec un café où les artistes travaillent sur des thèmes très actuels. Des œuvres de chacun des projets passés cohabitent aux yeux de tous.

Nous n’allons plus présenter d’expositions dans nos locaux. La prochaine résidence aura lieu à Marvila, un espace industriel de Lisbonne. Par contre, nous choisirons de garder quelques œuvres pour la galerie afin de poursuivre ce storytelling. Nous voulons connecter tous les projets dans une expérience continue où les artistes accèdent à l’expérimentation des autres, pour nourrir leur propre recherche en retour.

Kwame Sousa (São Tomé) et Francisco Vidal (Angola) dans l’atelier, projet Territórios. Photo Lucca Miranda

L’identité des villes et la gentrification alimentent plusieurs projets artistiques de WOZEN

En 2018, le projet Expanded Eye a réuni pour une résidence de trois mois un duo d’artistes londoniens, Jade Tomlinson et Kevin James. Ils ont amené leur regard extérieur sur la gentrification à Lisbonne et le défi de conserver son identité culturelle. Ils travaillent des matériaux de récupération, comme des meubles anciens, des azulejos, des matériaux de chantier.

L’exposition No Future Without Memory évoquait l’uniformisation de l’identité dans nos espaces urbains, la lutte des résidents pour rester dans leur espace, l’expérience à en tirer d’autres grandes villes concernées ; Londres, New York, Paris, Barcelone… Comment absorber le tourisme en respectant les habitants qui sont l’âme du lieu ?

Lisbonne incarne bien ces questions. Comment prolongez-vous cette conversation au-delà des expositions ?

Ici, devant la spéculation financière et l’acquisition de biens à louer via Airbnb, la ville se vide car les lisboètes n’ont plus les moyens d’y vivre. C’est un sujet auquel nous pouvons contribuer, comme artistes et dans nos communautés.

Nous avons organisé un débat avec les artistes néerlandais de la résidence actuelle : l’artiste Innavision et l’architecte Afaina de Jong. Leur installation Space of Other est visible actuellement.

Nous avons invité à leurs côtés le Professeur Luís Mendes, spécialiste de la gentrification, Joanna Hecker de la Triennale d’architecture de Lisbonne et le collectif d’artistes Frame. Cet échange, What will remain ? Glocalization as crisis and opportunity, nous a permis de creuser le lien entre l’art et la gentrification, notre rapport à la ville et les façons d’intervenir.

Performance lors de “Space of Other”, premier invité, Mistah Isaac. Photo Mari Cecchini – Casulo

Cela fait aussi écho à Rio, ta ville natale ?

Rio a changé très vite et perdu de son identité. Le Brésil aussi. On valorise trop peu nos origines indigènes, notre connexion à la nature. L’Amazonie et les territoires indigènes sont en danger. On a absorbé l’identité européenne et africaine, puis les États-Unis sont devenus une référence culturelle et de consommation. Les inégalités sociales ont explosé.

A Rio, le contraste est brutal et visible. On a construit sans planification et les demeures les plus luxueuses du Brésil côtoient des favelas. Pas de normes architecturales, beaucoup de spéculation, une ville des extrêmes qui a enlaidi dans le plus beau cadre naturel du monde. Il en résulte une grande violence, et finalement un impact sur la spontanéité de tous. Le charme légendaire du Rio des années 70, des bars et de la Bossa Nova s’est perdu et tous les bars se ressemblent.

Ici à la galerie, vous semblez avoir du monde tout le temps ?

Oui, tout le temps. Il est vrai qu’on ne se comporte pas tellement comme une galerie. L’autre jour, Rique est resté discuter après notre fermeture avec trois américains jusqu’à 23h. Il n’est allé dessiner qu’après cela car il devait encore travailler.

Et puis venant des mondes normés du droit et de la finance, nous sommes heureux de mettre en pratique ce côté libre et expérimental. Nous espérons que cet œil venu de l’extérieur nous permettra de conserver cette spontanéité pour innover.

Projet “Expanded Eye” par le couple d’artistes londonien Jade Tomlinson et Kevin James : installation “What Will Remain”

 Le public de WOZEN est associé au processus de création grâce aux échanges avec les artistes… à en devenir une composante de l’œuvre finale ?

Exactement, c’est une conséquence. Cette cohabitation pendant les résidences permet au public de sentir qu’il fait partie du processus et de l’œuvre finale. Nous essayons d’être ouverts au public de façon très conviviale, de communiquer de la manière la plus horizontale possible afin que chacun trouve sa place.

Nous sommes très proches des artistes avec qui nous partageons des moments de vie et de communauté. Chacun peut discuter au bar avec eux, et nous recevons aussi des volontaires et stagiaires de toute l’Europe.

Les résultats se ressentent donc dans l’état d’esprit de tous et dans le rapport aux œuvres qui semblent plus compréhensibles, du fait de cette proximité.

Propos recueillis par Dorothée Saillard


Instagram : 
@wozenstudio

 

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