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Anurag Kashyap : « Le changement arrive, mais ça prend du temps »

Anurag Kashyap est le réalisateur de The Mumbai Murders, un film sur un serial killer qui évolue dans les rues de Bombay. Ce film commence par un avertissement : il ne retrace pas l’histoire du meurtrier tristement célèbre Raman Raghav.

Votre film commence par une mise en garde : il n’est pas le récit d’un célèbre meurtrier en série, Raman Raghav. Pourquoi une telle mise au point ?

Parce dans le contexte de l’Inde, c’est très important de le préciser : Raman Raghav est très célèbre, il représente la façon dont on comprend la figure iconique du serial killer. Les gens savent qui c’était, ce qui crée un contexte particulier. Il était très important de créer un contexte particulier pour montrer que mon serial killer à moi vit actuellement. Mais le film n’est pas sur lui, c’est un sujet qui me permet de créer un contexte où j’ai pu développer l’allégorie de mon film.

De ce que j’avais lu, au début vous pensiez faire un film sur Raman Raghav, mais vous n’aviez pas eu l’argent. C’est un changement de cap ?

J’ai essayé de faire un film sur lui en 2008. J’avais déjà le script, tout était prêt. J’étais en train de faire une trilogie sur Bombay, Bombay Velvet, qui avait un gros budget. C’était un très grand projet pour le studio, mais aussi son plus grand échec [rires]. Après cela, on ne m’a pas accordé les moyens de continuer, mais cela m’a tellement marqué que j’ai pris des éléments de son caractère pour pouvoir les mettre en rapport avec tout ce qui se passe en Inde, toutes les questions de genre, de violence, bref, donner une vision actuelle de l’Inde. Je voulais rafraîchir l’époque et en même temps construire une histoire d’amour qui montre qu’on est tous pareils, les différentes facettes d’une même monnaie.

Ça tombe bien,  j’avais justement des questions à poser sur les liens entre votre film et la société indienne contemporaine.

Au moment où je faisais le film, il y avait deux festivals à côté l’un de l’autre, l’un musulman et l’autre chrétien. Mais, au lieu d’être des moments de fête, ce furent des moments de violence car, dans l’Inde contemporaine, il s’agit de minorités : les chrétiens et les musulmans, la majorité étant les hindous. Cela m’a amené à une réflexion sur le fait que l’on veut tous survivre, mais qu’il y a tellement de préjugés que l’on n’arrive pas à s’accepter les uns les autres.

En Inde, le scénario est ainsi : les gens qui sont censés s’occuper de votre sécurité deviennent les gens dont il faut se méfier, que ce soit la police ou le gouvernement. C’est quelque chose que je voulais montrer dans le film : les personnages qui sont les plus forts et indépendants, ce sont les femmes. Les femmes les plus fortes ont été forcées de quitter les réseaux sociaux. Les gens les attaquent simplement parce qu’elles ont des opinions indépendantes, qui leur sont propres. La femme indépendante est attaquée par les gens en uniforme alors que les autres sont attaquées par un serial killer. Mon film dévient une allégorie de toute cela.

A propos de femmes indépendantes, quel personnage, dans votre film, serait l’incarnation d’une féminité indépendante ?

Pour moi, c’est la petite amie du policier, qui est la dernière victime. Même si, au début du film, elle n’a pas une opinion formée, ce qui convient très bien à son amant, elle en développe une au fur et à mesure du film et il devient plus compliqué pour l’homme de la soumettre. C’est elle aussi qui, dans la scène où il prend l’arme, le laisse jouer à l’homme et reste indifférente : elle joue avec sa vision des genres.

On a encore en France l’image d’une société indienne très patriarcale. Il est difficile de ne pas se demander si ce n’est pas un cliché occidental. J’aimerais donc savoir si les Européens ont tendance à exagérer ou si ça reste un sujet très important et criant ?

Non, c’est vrai, l’Inde est profondément marquée par ces questions. L’Inde est un pays profondément patriarcal, le gouvernement l’est.  Le gouvernement indien repose sur un système de croyances selon lequel les femmes doivent rester à la maison. On était en train de progresser mais, maintenant, on fait machine arrière. Mais, dans les villes, on retrouve des gens qui refusent ce système patriarcal. En même temps, ces mêmes gens agissent avec le discours suivant : « mon rôle est de prendre soin de femmes », ce qui est précisément un discours patriarcal. C’est vraiment complexe à comprendre.

Pensez-vous que les choses évoluent ou restent identiques ?

Ca change, mais à un niveau individuel. Souvent, on me demande si je suis féministe et, à d’autres moments, on me demande si je ne suis pas sexiste. Il se trouve que je ne peux pas répondre à ces questions parce que, parfois, je réalise que je suis quand même un peu sexiste. Et cette révélation m’arrive toujours grâce à ma fille ou ma copine. Elles me le signalent. A certains moments, je ne peux pas dire si je suis féministe ou pas, parce que je ne sais pas si je suis sincère ou pas. Ma copine m’a dit de ne pas avoir peur de dire que je suis féministe, qu’on ne peut pas échapper à ça. Elle me dit toujours de l’avouer mais, honnêtement, je ne sais pas si je le suis. Le sexisme n’est pas seulement le fait que les hommes contrôlent les maisons, c’est aussi les mères et les grand-mères qui contrôlent les maisons en laissant croire aux hommes le contraire.  C’est un autre symptôme du patriarcat, le fait d’être obligé de laisser croire aux hommes qu’ils sont forts. Les femmes, dans notre société, sont aussi conditionnées par  le patriarcat. Elles grandissent avec l’idée qu’elles dépendent des hommes. Alors, quand elles arrivent à un certain âge et veulent être indépendantes, elles résistent, parce qu’elles se battent contre leurs croyances. C’est une question vraiment complexe. Souvent, ma copine me dit : « ça, c’est le patriarcat qui te fait dire ça » et, alors, je me questionne là-dessus. Je suis conscient de cela, et j’essaie de me corriger. Et je lutte. Mais, elle aussi, est influencée par le patriarcat. C’est profondément ancré en nous parce que ça fait partie de notre système de croyances. En Inde, on nous apprend à être des « hommes bien » et ce concept a une définition précise : le besoin d’être bon et de mettre toujours la famille en avant.

J’imagine que c’est une question que l’on vous a beaucoup posée. Avec toutes ces questions sur le genre ou la corruption, avez-vous eu des difficultés à faire ou distribuer vos films en Inde ?

J’ai des problèmes tout le temps, y compris maintenant. Nous subissons actuellement un procès avec le gouvernement qui est très inquisiteur et n’accepte pas les critiques. Alors, beaucoup ont appris à vivre dans les rôles qui leur ont été assignés. Les gens ne s’interrogent pas à ce propos ; mais il y a des choses qui se passent. La Cour Suprême indienne a cassé la loi qui criminalisait l’homosexualité. Le changement arrive, mais ça prend du temps.

Julia Wahl et Alejandra Rotondaro

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