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Pascal Luneau : “Quand j’ai commencé à coacher, ça n’existait pas vraiment”

Pascal Luneau © Sarah Robine

Pascal Luneau est réalisateur, scénariste et coach artistique. Membre de l’agence de création 7° Acte en tant que directeur, il a accepté de nous emmener dans son univers, celui du coaching d’acteur. 

Pourriez-vous vous présenter, à travers vos études et votre parcours ? 

On va faire assez simple : tout ce qu’il y a de scolaire jusqu’au bac, et à partir de là, la Vie va me proposer d’aller faire des tours et des visites, et de m’aventurer côté théâtre (à Marseille, avec Marcel Maréchal en 1979), puis la radio à Europe 1 de 1981 à 1986. Va suivre l’envie de faire un film qui ne se fera pas, mais dont le casting s’est magnifiquement passé avec les actrices et acteurs dont certains m’ont demandé (Laurent Lucas, surtout) de les faire travailler. Le film ne se faisant pas, j’ai dit ok, et c’est là qu’est né le Studio Pygmalion, avec une quinzaine de personnes. À peine un mois plus tard, a débarqué Anne Parillaud, pour Nikita, et je suis ainsi devenu coach… Je ne dirais pas que je n’y suis pour rien, mais c’est une part importante du coaching tel que je le conçois : être choisi par qui va suivre le chemin que vous proposez de suivre… Je pense aussi que la danse et surtout la musique, que j’ai longtemps pratiquées, m’ont apporté la notion de discipline, de training, d’entrainement régulier, de barre, de gamme. Quand j’ai commencé à coacher, ça n’existait pas vraiment. Beaucoup pensaient que, passées les trois ou quatre années d’études d’art dramatique, on était comédien, et basta ! Restait à jouer dans des films ou des pièces de théâtre. L’idée d’un entrainement régulier pour développer son instrument – soi-même – qui évolue avec les années, et les expériences accumulées, cette idée donc, n’était pas très en vogue en 1988 ! Maintenant, et tant mieux, c’est rentré dans les esprits et ça devient un peu plus chez beaucoup d’actrices et d’acteurs, même s’il y a encore des réticences à en parler ouvertement : l’orgueil fait toujours des ravages… Côté international, j’ai simplement eu la chance que Nikita, puis Farinelli, La Môme, fassent des succès à l’étranger, et que souvent ces films et d’autres gagnent des prix dans des festivals réputés dans le monde. Donc on m’a appelé pour faire le coach ailleurs en Europe, aux États-Unis, en Afrique et même à Djakarta !

Les débuts du coaching © Didier Merlo

Pourriez-vous nous raconter l’histoire de l’agence 7° Acte ?

Notre agence ! Je dis “notre” parce qu’on l’a créée à plusieurs. J’en suis le directeur artistique, mais elle nous appartient, à celles et ceux qui la font vivre. C’est né d’une fatigue : celle de ne trouver chez aucun agent artistique français, l’envie concrète et pratique de nous vendre ! Je vous jure que c’est vrai : après le succès de La Môme, et l’Oscar, le BAFTA, le César, et la quinzaine d’autres prix internationaux de Marion Cotillard, qui ne s’était pas cachée d’avoir été coachée par moi, je n’ai été contacté par aucune production, aucun producteur, aucun réalisateur dont mon agent se serait chargé de provoquer la rencontre ! Il y a bien des réalisateurs comme Florent-Emilio Siri ou Diane Kurys, qui m’ont contacté. Mais via l’agence ? Personne ! Ils n’avaient appelé personne, passé aucun coup de fil… J’ai fini par en parler avec des potes qui se trouvaient dans la même situation. On a décidé de créer notre propre agence, d’être notre propre agent, de créer ensemble, d’inventer ensemble ! Ça n’a pas été simple au début, mais on y est et la création est au rendez-vous ! On s’entraide et dans la préparation des projets, et dans leur réalisation concrète, jusqu’au financement. Cette entraide reste l’un des axes les plus importants à l’heure actuelle chez les artistes.

Antoine Martin Sauveur, Pascal Luneau, Karine Valmer sur le tournage du film Mémoires du 304

Comment définiriez-vous votre métier de coach d’acteurs ? 

Je serai un peu caricatural pour simplifier : il y a des coachs qui bossent sur les plateaux de cinéma parce que les réalisateurs ne savent pas diriger les acteurs, ou parfois n’ont pas le temps de le faire à cause des conditions de tournage. Et il y a les coachs qui bossent en amont, qui préparent les actrices et acteurs, qui explorent les situations des personnages avant le tournage, qui font ce qu’on fait en répétition au théâtre par exemple. On ne prend pas du tout la place de la réalisation. On est au service de qui va réaliser et imprimer la griffe au film. On est un peu comme quelqu’un qui va, avec l’acteur, nettoyer tout ce qui n’est pas utile pour le film dans l’interprétation, en accord avec le réalisateur, comme on explore un morceau d’argile qui doit être parfaitement libéré de tout élément impropre au personnage. Je me souviens d’une analogie qu’on avait trouvé avec Mireille Darc pour un reportage sur le coaching : la sage femme ! Si on a bien préparé la femme qui va accoucher (la comédienne qui va accoucher de son personnage), alors on n’a pas besoin de venir à l’accouchement.

Vous avez coaché de nombreux acteurs et actrices dont Marion Cotillard pour son rôle dans La Môme d’Olivier Dahan, ou bien Anne Parillaud pour son rôle dans Nikita de Luc Besson. Marion Cotillard a remporté une vingtaine de prix internationaux dont un Oscar, un Golden Globe, un César… et j’en passe. Anne Parillaud, quant à elle, a été sacrée Meilleure Actrice aux Césars 1991. Comment vous, en tant que coach, ressentez-vous cette reconnaissance ? 

À l’époque, le soir des Césars 1991 avec Anne et son César, j’ai failli avoir la grosse tête ! Mais dès le lundi suivant, on se retrouvait en studio avec tout le monde, avec nos gammes, avec notre entrainement qui suppose de remettre à plat ce qu’on croit savoir, ce qu’on croit maitriser, avec l’humilité indispensable au bon équilibre de la mégalomanie, elle aussi vitale à qui veut se placer devant une caméra. Il faut bien une sacrée dose d’égo bien géré, pour assumer de venir devant la caméra et dire : “Oui, oui ! Filmez-moi, c’est normal”. Et à la même fraction de seconde, il faut avoir gardé la dose essentielle d’humilité pour mettre cet ego au service du film, de l’auteur, de quelque chose de plus grand que soi et son nombril ! C’est un drôle d’équilibre à trouver, mais ça en vaut la peine ! Ceci est valable pour les actrices et acteurs… tout autant que pour les coachs ! Après, plus personnellement, la vitesse à laquelle la reconnaissance de mon travail est arrivée, m’a certainement permis de ne pas développer de frustration ou d’aigreur, ni de jalousie dans ce domaine. Et de bosser pour des réalisatrices et réalisateurs de talent, dès mes débuts, m’a obligé à rester humble et modeste ! 

Archive Studio Mag’ 1991 – Le coaching d’Anne Parillaud

Je suppose que pour chaque acteur, il existe une méthode de coaching différente. Combien de temps, généralement, faut-il pour libérer le comédien ? 

S’il s’agit de libérer, il va falloir parler des chaînes et des blocages, ce qui n’est pas toujours le cas. Il est primordial avant tout, de ne pas oublier que les actrices et acteurs ne sont pas devant une caméra pour “aller bien”, ni pour incarner des qualités humaines… L’histoire d’un personnage est toujours celle de quelqu’un qui ne va pas bien et ira mieux à la fin du film, de quelqu’un qui a des trouilles et réussira ou non à s’en débarrasser… Donc les blocages des actrices et acteurs ne sont pas des taches à effacer, ni des obstacles à franchir, ni même des plaies à cicatriser ! Ce sont des outils de travail qui serviront à rendre crédible un personnage et son parcours ! Ensuite, le temps nécessaire à la préparation d’une actrice et d’un acteur dépend de deux choses : le degré de liberté personnelle que l’artiste entretient avec lui-même, et le parallèle que cet artiste fait avec sa propre vie. On demande parfois aux acteurs d’incarner des histoires et les émotions qui s’y déploient, telles que ces acteurs ne les ont jamais vécues. D’autres les ont trop vécues, entre des enfances douloureuses, des adolescences terribles ou des évènements de leur vie d’adulte qui ont failli les démolir. C’est alors des allers-retours entre l’imaginaire qui permet d’inventer ce qu’on n’a pas vécu, et l’introspection qui permet de se servir de ce qu’on a vécu. Enfin, parfois, les projets se concrétisent plus vite que prévu. Les dates de tournage se rapprochent et le temps de préparation se raccourcit ! On s’adapte donc ! Et il ne faut pas oublier que le personnage, lui non plus, n’a pas prévu ce qui se passe brutalement dans sa vie… Se servir de sa propre précipitation avec une disponibilité immédiate et ludique, est une qualité chez les acteurs !

Vous avez mené une conférence sur le thème des ‘Acteurs et réalisateurs’, où vous dites (en parlant des comédiens) : “Vous n’êtes pas là pour jouer le film, le film ne se fera qu’au moment du montage”. Pourriez-vous développer ce point de vue ? 

C’est souvent ce qui fait que des actrices et acteurs surjouent une scène ! Ils viennent du théâtre pour beaucoup d’entre eux. Au théâtre, l’auteur a construit son histoire, et les dialogues font le récit pour une grande part. Au cinéma, c’est le montage qui fait le récit, pas les dialogues. Et comme beaucoup d’acteurs ont appris leur métier via les dialogues, via le verbe, via leur expression consciente et volontaire, imaginer d’un coup que ce qu’ils diront peut avoir moins d’importance qu’un cadrage, qu’un enchaînement de plans saccadés avec une musique adéquate… Ça en perturbe plus d’un ! Quand ils regardent un film, en tant que spectateurs, ils comprennent bien le truc. Mais quand c’est à leur tour de “jouer” la scène, certains oublient qu’il y aura du montage, que leur regard un peu perdu qui a été filmé dans une prise interrompue pour problème technique, que ce regard se retrouvera au milieu de la scène dans la version montée et montrée au public ! Et que ça fonctionnera très bien, et que ce regard sera tout à fait à sa place ! Le montage n’est pas une mise bout-à-bout de ce que les acteurs ont joué en toute conscience. C’est un moment de création de la part du réalisateur et du monteur, qui se servent des prises du tournage, pour raconter l’histoire comme ils le sentent, et parfois pas du tout comme le scénario de base le laissait supposer !




Pour terminer, avez-vous des projets en cours ? 

Beaucoup ! Je me dis beaucoup trop, des fois. Mais je ne peux pas m’empêcher d’écrire. C’est une maîtresse exigeante et insatiable. Mon souci, ce sont les sujets des projets. Je ne peux pas m’empêcher d’écrire et de raconter des histoires “qui dérangent”, qui remettent en cause ; et dans cette période déjà tellement lourde émotionnellement pour beaucoup de gens, j’ai comme l’impression que pas mal de productions cherchent avant tout, soit de quoi faire rire, soit de quoi ne pas faire de grosses vagues… Il y a trente ans, j’ai écrit un script sur l’euthanasie en France. Ce que j’ai pu recevoir comme refus sous prétexte que ce n’était pas d’actualité, ou que le sujet était tabou en France… Quand on voit les derniers succès sortis à l’écran sur ce sujet, ces deux ou trois dernières années… Mais ça ne m’empêche pas de continuer de chercher la production qui va avoir envie de prendre le risque de me produire. Sinon, j’écris aussi de façon plus littéraire, et j’ai la chance d’avoir trouvé un petit éditeur modeste qui a aimé mes poèmes, mes romans, mes nouvelles, mes textes pour le théâtre, mon essai aussi sur le travail avec les comédiennes et comédiens depuis plus de trente ans…

L’amour du Trac, Pascal Luneau

Le livre de Pascal Luneau est disponible sous commande directe à l’éditeur : L’Imprimerie du Cercle à Pantin.

Propos recueillis par Célia Buhlmann

Retrouvez toutes les informations de l’Agence 7° Acte, ici

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