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Tristan et Isolde : flambée d’amour à l’Opéra Bastille

Hélène Kuttner 12 septembre 2018
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©Vincent PONTET

Reprise d’une production musicale majeure de ces dernières années, le plus personnel des opéras de Wagner réunit une distribution de stars sous la baguette de Philippe Jordan, avec les saisissantes vidéos de Bill Viola et la mise en scène très sobre de Peter Sellars. La magie opère une nouvelle fois et la partition cinématographique de Richard Wagner est magnifiquement servie.

©Vincent Pontet

Une oeuvre d’art total

C’était un rêve pour Richard Wagner, qui souhaitait la fusion totale entre l’orchestre, les chanteurs et la mise en scène pour porter une utopie poétique, un livret travaillé par une écriture folle, sans limites ni réserve, et que les artistes, athlètes de ce projet, voudraient bien incarner. L’histoire de Tristan et Isolde remonte au Moyen Age mais le compositeur épure l’intrigue pour en concentrer la passion amoureuse fatale, faisant de Tristan un double de lui-même et de l’amour l’essence même de la vie spirituelle, un territoire de l’intime que la violence du jour et du monde ne peut qu’abîmer. Dès lors, toute l’oeuvre tourne autour du drame de ce couple pris à travers les mailles d’une rivalité entre la Cornouaille et l’Irlande avec un Roi qui pensait pouvoir se consoler et deux amants que tout devait opposer.

©Vincent Pontet

Un monde d’images et de sentiments

Pour donner vie à ce long poème, qui passe par tous les affres de la passion grâce à un filtre d’amour, Bill Viola à conçu des vidéos au tempo languissant, de superbes images de flots et de mer rugissants qui s’ouvrent sur un couple dans un cérémonial de purification. Aucune volonté de narration pourtant, dans ce tourbillon virtuose et cinématographique qui double les deux protagonistes, comme la musique de Wagner dont le chromatisme entêtant reproduit d’incessantes volutes sans que jamais le premier chant ne se termine. Comme des vagues dont l’écume chaque fois se désagrège, les images sont le reflet d’un monde intérieur, fantasmes magnétiques des personnages et de nous-mêmes, spectateurs des deux couples sur la scène et sur l’écran.

©Vincent Pontet

Des personnages narrateurs de leur propre histoire

La réussite de la mise en scène de Sellars tient donc dans sa sobriété : habillés de noir dans un décor minimaliste, Tristan, Isolde, Brangäne la magicienne et le fidèle compagnon Kurwenal chantent face public, avec une économie de gestes et un calme qui vient contredire toute volonté de figurer un folklore celtique. Pourquoi incarner ces personnages d’une histoire moyenâgeuse, alors que le chant sublime de leur amour, de leur douleur, de leurs émois et de leur rage racontent une histoire cent fois plus puissante ? On se laisse porter par l’écran géant et ses crépuscules de lumière et de vent, ses tempêtes d’arbres et ses incendies de soleil, la musique emporte tout et l’Orchestre de l’Opéra de Paris, conduit par son chef, nous fait monter au septième ciel, vibrant de contrastes et de nuances, d’une précision démoniaque.

©Vincent Pontet

Une distribution de stars

L’Isolde de Martina Serafin est d’une douceur hiératique, timbre soyeux et maîtrise parfaite du rôle qu’elle domine parfaitement, et Andreas Schager est un Tristan formidable, d’une résistance et d’une énergie remarquables, capable d’une théâtralité et d’une incarnation, surtout dans le troisième acte au plus noir du désespoir du héros. La virtuosité athlétique des chanteurs est une exigence dans ce genre de parcours de plus de 5 heures de spectacle. Impérial et magnifique, René Pape est un Roi Marke bouleversant d’humanité blessée et le baryton Matthias Goerne, ténébreux et fidèle ami de Tristan, incarne Kurwenal. Dans le rôle de Brängane, Ekaterina Gubanova connaît le rôle à la perfection et sa diction, sa ligne de chant et sa projection sont exceptionnelles. Un festival de talent en fusion.

Hélène Kuttner

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