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“Berlin 33” : une réflexion éthique et politique

Myriem Hajoui 27 décembre 2019
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© Nathalie Hervieux

En 1938, Sebastian Haffner tire de son expérience tragique inspirée de la barbarie nazie en marche un témoignage écrit depuis la douleur : Histoire d’un Allemand – Souvenirs 1914-1933. Parce qu’au théâtre nous sommes tous des voisins du monde et que ce qui s’y dit peut réveiller les consciences, René Loyon a adapté pour la scène sous forme de monologue la deuxième partie de ce récit consacrée à l’année 1933 et à l’arrivée au pouvoir d’Hitler.

L’histoire d’un duel inégal

“Je vais conter l’histoire d’un duel. C’est un duel entre deux adversaires très inégaux : un État extrêmement puissant, fort, impitoyable et un petit individu anonyme. L’État, c’est le Reich allemand ; l’individu, c’est moi…” Ainsi commence le livre-témoignage de Sebastian Haffner, de son vrai nom Raimund Pretzel. Dans l’expectative d’une prise de conscience européenne face à la montée du nazisme, espérant un sursaut des démocraties qui pourrait épargner au monde “quelques années de guerre”, ce jeune référendaire berlinois assiste impuissant à la chute de l’Allemagne : liquidation de la République de Weimar avec les élections législatives du 14 septembre 1930 (le parti nazi passa de 12 à 107 sièges), violences commises par les SA, processus d’embrigadement dans un camp de formation idéologique auquel il est obligé de participer pour passer son examen universitaire… Jugeant la nature du régime hitlérien exécrable, il émigre en Angleterre où l’éditeur Warburg lui propose de faire entendre sa voix d’Allemand anti-nazi. Écrit entre 1938 et 1939, ce récit est empêché de publication à cause de la guerre. Lorsque son fils retrouve le tapuscrit de l’ouvrage après sa mort en 1999, rien n’est encore gagné : suspecté de supercherie par certains historiens, le manuscrit original se voit alors soumis à une analyse scientifique qui finira par clouer le bec aux sceptiques. Pourquoi tant de soupçons ? Parce que tous ces exégètes étaient littéralement sidérés par la prescience d’Haffner : comment pouvait-il avoir compris que le pire était en train de se tramer alors que la réaction générale était l’apathie, le déni ou la stupeur ?

Au cœur de la tourmente…

Empreint d’une douleur sourde, le récit cerne un double délitement : ce jeune homme qui se défait au fil de la tragédie en marche et ce pays en attente d’une implosion. C’est avec une précision clinique que l’auteur analyse l’évolution de l’Allemagne en proie au populisme : les élections en 1932, l’incendie du Reichstag, l’éviction des Juifs, l’arrestation des adversaires politiques et la capitulation de tout un peuple. À partir de ce cadre se formule LA question : comment toute une nation a-t-elle pu se laisser contaminer par ce petit personnage fâcheux, apparemment sans envergure mais capable d’inoculer à un peuple entier un “bacille qui fait agir ceux qu’il infecte comme des loups à l’égard de leurs semblable” ? Observateur méticuleux, Haffner y décrit l’emprise croissante de la montée du nazisme sur la population et choisit de nous la faire ressentir plus encore en l’abordant par le bout de l’intime, enregistrant ses effets sur le jeune homme qu’il est alors, tentant de préserver ses amitiés et son amoureuse dans un contexte devenu démentiel. Pour mieux retranscrire l’intrusion du politique dans la sphère privée, il déroule un long ruban de scènes alternant les couleurs de la vie (un garçon avenant, élégant), les sépias de son intimité (amoureux d’une jeune femme juive) et la noirceur des violences du Troisième Reich (frapper avec les bourreaux pour ne pas être frappé). Tout cela fait alors chair pour le spectateur, lequel ne peut qu’être saisi par la détresse de ce voyageur fantôme embarqué de force dans le train de l’Histoire, conscient de ce qui l’entoure mais pris dans un étau implacable : “Je vivais dans la même apathie que des millions d’autres personnes, je laissais venir les choses, elles sont venues.”

Imaginer de nouvelles raisons d’être et d’agir

Seul en scène, près d’une table, René Loyon porte son adaptation pour la scène avec force et sobriété nous plaçant d’emblée au cœur de la mécanique de l’épouvante. Il est si présent que chaque scène se transforme en petit théâtre de la menace où le monstrueux règne en maître avant que le fou ne vienne lui contester le dernier mot. Porter l’écoute sur l’indicible en passant par une émotion brisée, jouée avec tact de bout en bout : tel est l’enjeu de cette traversée de l’horreur bouleversée et bouleversante conçue par le trio René Loyon – Laurence Campet – Olivia Kryger désireux de remuer utilement le couteau dans la plaie. Le sujet est puissant, ancré dans l’Histoire, propice à imaginer de nouvelles raisons d’être et d’agir. Et le plaisir que l’on éprouve à écouter cet édifiant témoignage (salué dans tous les pays de langue allemande) se double d’un sentiment de gratitude pour Haffner, ce journaliste-historien clairvoyant, lanceur d’alerte avant l’heure qui, très vite, mesura les conséquences d’un phénomène dépassant la raison humaine. Preuve qu’il était possible de ne pas se laisser abuser… Parce que ce texte ravageur résonne plus que jamais à l’heure où les violences et les fascismes que l’on croyait apaisés ou disparus refont surface un peu partout dans le monde, alors oui, il y a bien urgence à le faire entendre.

Myriem Hajoui

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