0 Shares 2769 Views

    “Comme tu me veux” ou la fascination des apparences à l’Odéon

    Hélène Kuttner 16 septembre 2021
    2769 Vues

    © Simon Gosselin

    Au Théâtre de l’Odéon, Stéphane Braunschweig monte l’une des dernières pièces de Luigi Pirandello, alors que le dramaturge italien s’exile à Berlin, en 1929, avec la jeune actrice Marta Abba. Au croisement de deux pays gagnés par la dictature fasciste, la pièce dessine le  fascinant destin d’une inconnue qui ne cesse d’échapper aux fantasmes des uns et des autres. Choé Réjon l’incarne superbement dans une mise en scène d’une éblouissante clarté.

    D’une décadence à l’autre

    © Simon Gosselin

    Nous sommes à Berlin dans les années 20, et la ville grouille de liberté, de provocation et de sexualité débridée. L’écrivain en vogue Carl Salter, incarné par le machiavélique Claude Duparfait, ne cesse de manipuler sa maîtresse, une danseuse de cabaret, qu’il souhaite dominer sans le pouvoir, alors qu’elle-même n’échappe pas à la pression affective de la fille de l’écrivain, Mop, et au siège amoureux d’une flopée de prétendants qui envahissent l’appartement. Stéphane Braunschweig a cerné le plateau nu et miroitant de lourds rideaux de velours vert, suprême provocation théâtrale, comme pour signifier que la transgression des codes, des usages, de la vérité et de la morale serait le fil conducteur d’un récit qui ne cesse de perdre le spectateur. Qui est cette brune héroïne qui semble dominer sa sensualité en donnant à chacun sa part de fantasme ? Et pourquoi un dénommé Boffi, avec son maquillage intriguant de photographe mystérieux (Sharif Andoura) pense-t-il reconnaître la jeune femme qui serait en vérité Lucia, la femme de son ami Bruno ?

    Un asile de fous en Vénétie

    © Simon Gosselin

    Chloé Réjon incarne avec une grande maîtrise ce personnage de femme morcelée, tiraillée entre deux mondes, amnésique de sa propre histoire car donnée pour morte par sa propre famille. Devant un écran de ruines causées par la première guerre mondiale, le personnage d’Elma-Lucia est le visage des femmes violées, sacrifiées, massacrées par les soldats de l’armée austro-hongroise dans le Nord de l’Italie. Arrachée à son amant berlinois, elle acceptera donc de rejoindre son mari Bruno en Vénétie où l’attendront la tante, Annie Mercier, fabuleuse et monstrueuse, et l’oncle, Alain Libolt, provinciaux à la raideur bourgeoise, auxquels elle s’offre en robe blanche de fiancée dans un salon au faste mussolinien. Pour comprendre que les retrouvailles en Italie avec son mari, dix ans après, n’obéissaient qu’à des intérêts financiers et des questions d’héritage. Pirandello complexifie l’histoire en ramenant en Italie l’amant berlinois flanquée d’une jeune internée, formidable Cécile Coustillac, qu’il dit être la vraie Lucia ! Qui croire ? La littérature, la fiction, le théâtre, nous souffle l’auteur, qui eux n’imposent aucune vérité. Car ce personnage de Lucia, la lumière, symbolise justement cette liberté de penser et d’agir hors de toute prison du réel. Métaphore du théâtre, et de l’art en général, la pièce multiplie les pistes et les faux-semblants comme les strates d’une explosion qui laisse le spectateur soufflé.

    Hélène Kuttner

    En ce moment

    Articles liés

    Ce week-end à Paris… du 1er au 3 mai
    Art
    649 vues

    Ce week-end à Paris… du 1er au 3 mai

    Art, spectacle vivant, cinéma, musique, ce week-end sera placé sous le signe de la culture ! Pour vous accompagner au mieux, l’équipe Artistik Rezo a sélectionné des événements à ne pas manquer ces prochains jours ! Vendredi 1er mai...

    L’exposition “Allégorie de l’émoi – L’écho de nos sentiments” réunit Joonhong Min & Ingrid Marie
    Art
    651 vues

    L’exposition “Allégorie de l’émoi – L’écho de nos sentiments” réunit Joonhong Min & Ingrid Marie

    À l’occasion du 140e anniversaire des relations diplomatiques Corée-France, le curateur Hong Lee et la Galerie Hoang Beli présentent l’exposition Allégorie de l’émoi – L’écho de nos sentiments, mettant en relation l’artiste coréen Joonhong Min et la romancière française Ingrid...

    Dream Nation 2026 : les premiers noms enfin annoncés !
    Agenda
    470 vues

    Dream Nation 2026 : les premiers noms enfin annoncés !

    Pour sa 13e édition, Dream Nation revient avec une proposition plus immersive et spectaculaire que jamais. Les 30 et 31 octobre 2026, le festival emblématique des musiques électroniques investira le Parc des Expositions Paris Nord pour deux nuits d’Halloween...