Conte d’amour – T2G, Théâtre de Gennevilliers
Le spectacle part de l’affaire Fritzl, cas d’inceste découvert en Autriche en 2008, un homme ayant enfermé, violé et engrossé sa fille dans sa cave pendant plus de vingt ans. Sur scène, une petite clôture délimite le jardin du pavillon où se joue ce conte d’amour. Mais rien de l’intérieur n’est montré dans son réalisme. La cave est bâchée d’un plastique transparent qui laisse apparaître en flou les comédiens. Ce qu’ils font est filmé en direct et projeté sur un écran qui figure l’étage de la maison, l’écran étant lui-même séparé en deux pièces, d’où deux angles différents. La sensation de claustration commence et ne cesse pas. Le spectateur est quasiment séquestré au même titre que les occupants du sous-sol, subissant avec eux l’oppression physique jusqu’à éprouver un besoin de se lever, comme il est proposé dans le programme.
Remaniement de distanciation
Markus Ohrn est issu du monde de l’art vidéo et a créé ce spectacle à Berlin. Il évacue quasiment les mots pour investir le plateau d’images et de sons dérangeants, plaçant le public en position de voyeuriste, cette donnée étant si aigue qu’elle devient presqu’un pivot central, réinterrogeant la question de la représentation dans une ambivalence extrême. La simultanéité du jeu proposé derrière la bâche et montré sur écran, brouille en une tension suffocante et drôle parfois les limites du jeu, de l’authenticité, du regard et de l’esprit critique.
La durée du spectacle – trois heures – nous plonge sans oxygène dans les sous-bassements les plus ténébreux de l’inceste, traité dans un étau attraction-répulsion. L’homme qui ici transgresse la loi est un homme intégré dans la société, payant ses impôts, touchant sa retraite et se conduisant à l’extérieur en homme respectable, comme on dit. Son acte met en scène le refoulé, poussant jusqu’à l’insupportable la réalité des pulsions de l’amour. L’organisation rationnelle et paisiblement répété de son comportement trouble le spectateur en montrant les limites intimes que chacun dresse en lui-même grâce au matériau solide et indiscutable de la loi écrite. Mais c’est ce mur psychique qui est franchi dans le spectacle, mur qui ramène au mur de ciment que l’on voit en construction sur un écran latéral à l’ouverture.
Markus Orhn capte les fondements d’une société et la zone étroite mais gigantesque de déraison que l’individu verrouille. Il nous oblige à ouvrir la boîte noire et il ne faut pas se rendre à son spectacle comme on va au théâtre mais accepter d’assister à une performance audacieuse, dérangeante, captivante jusqu’à la nausée, nous obligeant à participer à une expérience qui joue avec nos nerfs et peut-être bien avec les ressorts étranges de la culpabilité. On peut détester : il est alors non seulement possible mais conseillé de faire un tour puis éventuellement de revenir. Quoiqu’il en soit, vous y reviendrez au moins mentalement, car une telle proposition ne se fait pas oublier.
Isabelle Bournat
Conte d’amour
D’Anders Carlsson
Vidéo, scénographie, mise en scène de Markus Orhn
Avec Elmer Bäck, Anders Carlsson, Rasmus Slätis et Jakob Orhman
Le 3 février à 15h
Les 2 et 6 février à 20h30
Les 5 et 7 février à 19h30
Tarifs : de 9 à 24 euros
Réservations par tél. 01.41.32.26.26
Spectacle en anglais et allemand, surtitré en français
Durée : 3h
Théâtre de Gennevilliers, T2G
41 avenue des Grésillons
92230-Gennevilliers
M° Gabriel Péri
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