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Je m’appelle Erik Satie comme tout le monde à La Contrescarpe

9 décembre 2019
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© Fabienne Rappeneau

Dans ce jubilatoire voyage dans la vie du compositeur génial que fut Satie, c’est la rencontre entre l’artiste et sa muse inventée qui fait le lien discontinu d’un texte qui s’apparente davantage au théâtre musical qu’au récit biographique (ou biopic, déjà ce mot exécrable). S’inspirant de la période où Erik Satie allait au bout de sa vie à Arcueil, Laetitia Gonzalbes, auteur et metteuse en scène, fait une intrusion volontaire dans un monde onirique et franchement radieux aux confins de l’univers psychiatrique dans lequel se débattent deux personnages aussi gauches qu’attachants.

Anna et Satie sont deux êtres un peu beaucoup paumés qui nous confient mille de leurs tourments, de leurs joies et de leur espérance en un autre monde.

Erik Satie (1866-1925) était apprécié de ses amis Ravel et Debussy qu’il influença. Le compositeur en avance sur son temps travailla avec Cocteau, Diaghilev, Picasso ou Francis Picabia qui lui donna le surnom de « Satierik ». Pris par le mysticisme ambiant de son époque, il fut rosicrucien (c’est Debussy qui l’y entraîna) et fut bohème marginal et solitaire bien que fréquentant les bistrots mal famés comme les sorties mondaines. Son dandysme extériorisé cachait une formidable timidité. Il vécut pauvre, était-ce son choix philosophique ? Il allait sans compromission, il fut dadaïste et communiste et on peut constater au final qu’il avait une piètre opinion de l’Art d’autant que sa démarche créatrice fut incomprise.

Elliot Jenicot a visiblement compris Satie. Son interprétation est élégante, enlevée, burlesque (Il sort du duo pantomime «Les Frères Taquin») Il apporte la gravité qu’il faut à son personnage débridé (il a été pensionnaire de la Comédie Française de 2011 à 2019). De bout en bout, il nous attache à son jeu maîtrisé dans sa «confrontation» avec la lumineuse et non moins jolie Anaïs Yazit.

Elliot Jenicot © Sandra Sumenian

Anaïs est Anna, comédienne et danseuse. Professionnelle des claquettes, de la danse contemporaine (hip-hop, modern jazz…et surtout flamenco) elle est de plus mezzo soprano (également excellente chanteuse de pop funk, rock et soul). Comédienne, vous l’avez vue dans Zelda et Scott, Cendrillon, Le temps d’aimer, La magie des rêves et Le baiser du jouet. Elle apporte un charme évident et inquiétant pour restituer la véritable mise en danger des deux comparses. Quel danger ? L’amour bien évidemment ! La mort ?

Anaïs Yazit © Lisa Gloria Robert

Erik Satie s’exprimait par des fragments écrits, des articles, des correspondances. Il annotait en marge de ses partitions des indications fort poétiques. Est-ce que c’est parce que lui-même utilisait les calligraphies et le dessin que le fond de scène de la Contrescarpe s’illumine jusqu’aux cintres pour ponctuer la dramaturgie par les caricatures et les traits qu’offre l’illustrateur Saki (finaliste des Audi Talents Awards en 2013, réalisateur de Reflets, 2006, thriller animé qui a fait une carrière internationale) ?

Dans cette théâtralité poétique, Tim Aknine et David Enfrein prennent la musique à bras le corps (à bras le cor). Ce duo d’interprètes et adaptateurs venu de conservatoires classiques et jazz compose depuis 2015 pour des courts métrages, publicité, séries TV, théâtre et musique live.

© Fabienne Rappeneau

Patrick duCome


Laetitia Gonzalbes est dramaturge, comédienne, metteuse en scène et danseuse. Elle a joué au théâtre, au cinéma et à la télévision. Laetitia a écrit et mis en scène un conte musical jeune public, recréé en opéra pour jeune public puis a écrit et réalisé le docu-fiction Lulu et les valeurs de la République. Elle a mis en scène Péguy, le visionnaire de Samuel Bartholin avec Bertrand Constant. Elle a écrit et mis en scène une adaptation libre d’Anna Karénine de Léon Tolstoï. Enfin, pour le Théâtre de la Contrescarpe, elle a écrit et elle met en scène Je m’appelle Erik Satie comme tout le monde.

Comment avez-vous appréhendé cette personnalité aussi étonnante qu’était Erik Satie ?

Laetitia Gonzalbes : tout est décalé chez Satie. À la lecture de ses lettres, de ses mémoires, je me rends compte qu’il vit à la marge… en marge de son temps, de la société qu’il rejette. Ce qui reste surprenant, c’est qu’il soit à ce point secret au point qu’il est également à la marge de ses amis les plus proches. Ainsi pour donner un exemple, ceux-ci ignoreront l’extrême précarité dans laquelle vivait le compositeur. Cela m’a beaucoup touchée. Aussi, ai-je voulu lui rendre hommage

Il est mort à l’hôpital mais pas à l’hôpital psychiatrique. Cela a t-il un sens ? Pourquoi le force t-on à vivre ? Je voulais le dire. Qui est le plus fou ? Est-ce le fou ? Les fous sont-ils du bon côté ?

Vous nous renvoyez au cinéma réaliste allemand à la Fritz Lang avec des comédiens dont la gestuelle nous rappelle le duo Debby Reynolds Gene Kelly et même Louis Jouvet. Est-ce un choix ?

C’est ce que je voulais. C’est l’imagerie de la Bohème et c’est la redécouverte d’un artiste génial. La dramaturgie passe tour à tour par une chorégraphie qui va de la comédie à la tragédie. La danse a des rythmes soutenus, des ruptures…

Les jolies caricatures de l’illustrateur Saki sont projetées en fond de scène. Qu’avez vous voulu donner en écho à la voix de Satie?

Eric Satie n’arrive pas à parler d’amour à celle qu’il peut aimer. Les dessins de Saki le font à sa place. En écho précisément, c’est un peu comme l’esprit de l’artiste qui vient réagir à bien des situations. C’est le jeu de l’ironie, parfois de la moquerie.

Vous donnez sa part à l’univers psychiatrique. Dans cet espace médical évoluent soignés et soignants. Or, Anna dont Satie fait la connaissance, semble être tour à tour son infirmière ou son petit démon qui incite au jeu quasi amoureux. Anna devient dès lors, patiente soignée, que le cynisme du compositeur pousserait aux élans suicidaires ?

C’est ainsi pour Satie, l’amour crée des distances avec son art. Là est sa souffrance. Il ne peut aimer sans avoir le sentiment de s’éloigner de l’artiste qu’il est. Aimer, accepter d’être aimé lui semble si difficile. Quatre mois d’amour dans toute sa vie, c’est son exception.

Propos receuillis par Patrick duCome

 

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